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Second life : de l'aliénation existentielle au viol virtuel
Friday, April 27, 2007 01:36 p.m.


Première enquête sur le premier viol dans Second Life. "Le parquet de Bruxelles a demandé aux enquêteurs du Federal Computer Crime Unit d'aller patrouiller au sein de Second Life. Dans le monde virtuel du jeu, un personnage s'est récemment fait violer. Suite à ce viol virtuel, la police judiciaire de Bruxelles a ouvert un dossier.« Le but est de vérifier si des infractions ont été commises », indique-t-on auprès de la police fédérale. Le parquet a également été alerté." nous pourrions rester dans l'anedocte et se gausser de cette histoire "belge" en imaginant les Dupond-Dupont enquêter dans l'univers factice du Second Life. Il n'empêche que le cas, s'il était avéré, pose quelques questions éthiques ou philosophiques.

Comme on le sait, les joueurs de SL créent un avatar et évoluent dans un simulacre permanent d'un monde fantasmé, où cependant prospère une économie qui n'est pas que ludique : les Lindendollars s'échangent au cours de 250 virtuels LD pour un réel US $. Des services et entreprises "virtuelles" se sont créées et pas seulement dans un but ludique : des entrepreneurs (asiatiques paraît-il) employent des équipes de programmeurs produisant à la chaine les simulacres (objets de luxe, véhicules, vêtements et autres services) vendus dans l'univers du Second Life. Comme une économie ne peut prospérer que dans un espace géographique, les terrains virtuels de SL se négocient officiellement au prix de 5 dollars (vrais) pour 512 m2 virtuels. Comme on le voit, ce simulacre de monde fonctionne sous le mode capitaliste... étonnant ? peut-être, mais ce monopoly est en fait un échange d'information, et comme on le sait, toute structuration d'information requiert du travail (de réflexion, de conception, de programmation et d'encodage). Mais à l'encontre de la production marchande réelle, la production en série - autrement dit la simple copie des fichiers informatiques des simulacres - ne requiert qu'un investissement énergétique minime.

Pour en revenir à notre affaire criminelle, on peut s'interroger sur les conséquences juridiques de la création de cet univers parallèle. Théoriquement, un viol d'un avatar, qui suppose l'exercice d'une coercition virtuelle, ne devrait pas avoir de conséquence juridique dans le monde réel : il s'agit d'une simulation ludique où la contrainte n'est, finalement, pas différence de celle subie par un joueur d'un jeu guerrier, où l'on se tue ou se blesse virtuellement. La "moralité" de cet acte ne doit se poser qu'en fonction des règles internes au jeu : le viol virtuel deviendrait une simple "tricherie", qui n'aurait d'autre conséquence qu'une exclusion du violeur de la communauté des joueurs. Mais le problème se pose s'il s'avérait que l'incident de jeu aie des conséquences psychologiques dommageables dans la vie réelle. Auquel cas le joueur entreprend sa vie virtuelle à ses risques et périls, sachant qu'il pourrait rencontrer des avatars mal intentionnés, sans que l'on doivent déduire que dans la vie réelle, le joueur incarnant l'avatar-violeur soit mal-intentionné, dans la vie réelle, à l'égard du joueur incarnant la victime. Il faudrait, pour que ce dernier puisse se plaindre, prouver que l'intention de nuire, sur le plan psychologique, soit réelle.

A mon avis l'enquête du Federal Computer Crime Unit a pour but de vérifier si des infractions sont commise relevant de la cybercriminalité classique, comme un éventuel piratage informatique des données relatives à l'avatar-victime, l'incitation dans l'espace virtuel du SL à une criminalité sexuelle dans le monde réel, comme l'incitation à la pédophilie, à moins qu'il se s'agisse d'outrage aux moeurs provoqués par la représentation du simulacre de viol.

Cependant, l'incident, et la réation des autorités belges, est symptomatique de l'extrême confusion entre la réalité et la fiction induite par ce jeu, confusion entretenue par les réels échanges économiques entre le réel et le virtuel et par l'introduction de la vie réelle dans la fiction : publicistes, entreprises et politiciens interviennent - sans jouer - dans SL. Mais SL n'est pas qu'un jeu : il est le réceptacle des subjectivités désagrégées de la société post-industrielle réduites à s'immerger dans la fiction d'une vie impossible au prix d'une aliénation accrue.



Google entre démocratie et tyrannie
Saturday, January 28, 2006 06:14 p.m.


Google fait l’actualité. Célèbre pour l’efficacité de son moteur de recherche, cette entreprise a accepté de se soumettre aux impératifs de la censure chinoise pour pouvoir développer la version chinoise de son moteur de recherche. Rapidement, le scandale fait la une de la presse, et alimente les campagnes d’opinion contre l’entreprise. Une chaine de courriel est ainsi apparue demandant d’adresser les protestations à France@google.com… je ne sais si l’adresse existe, et je doute de l’efficacité d’une telle campagne où il suffirait d’accorder « 3 minutes » de son temps « pour la démocratie ». De plus la question de la collaboration avec les censeurs chinois n’est pas nouvelle et Google n’est pas le seul concerné. Ainsi je lis sur un site consacré à la libération du Tibet, qui cite le « Courrier international » du 23 juin 2005 : « Pour avoir accès au lucratif marché de quelque 100 millions d'internautes chinois, Microsoft, Google, Yahoo, Cisco, Nortel, Sun ou Websense ont vendu leur âme à Pékin. Les trois premiers viennent ainsi d'accepter de "bloquer systématiquement l'accès à toute page web où figurent des mots comme 'démocratie', 'liberté', 'droits de l'homme', 'indépendance de Taïwan' ou 'manifestations'", rapporte le correspondant d'ABC en Chine. »

Ainsi l’internaute chinois ne pourra plus chercher, sur MSN, comme sur Google, Yahoo etc… des renseignements en utilisant les « propos interdits » tels que les termes « démocratie », « droits de l’homme », etc… De son côté « Yahoo a accepté de bloquer toute information qui serait considérée par Pékin comme "nuisible", révèle le journal.

De même, Google a décidé de "ne pas inclure les pages inaccessibles depuis la Chine dans le résultats des requêtes faites par ses usagers en Chine". Les autorités justifient leurs exigences par la nécessité de contrôler "les informations qui mettent en péril le pays »

Avec ces informations, le rêve d’un internet instrument an-archique et convivial d’une démocratie planétaire s’écroule. Sous l’égide de la main très visible du marché, les entreprises de la cybersphère n’hésitent pas à doter les dictatures des instruments du contrôle de la pensée. En effet, accepter la censure, signifie concrètement mettre en place les moyens logiciels et technques du contrôle policier de l’internet. La possibilité technique d’une communication planétaire autogérée, dont on attendait avec naïveté, l’émergence d’une démocratie directe, se retourne en son contraire : l’extension des moyens de surveillance, de censure et de répression de la pensée de citoyens piégés par les facilités techniques de l’internet.

Le monde capitaliste dévoile ainsi sa vraie nature : le profit passe avant ce qui était censé légitimer l’ordre libéral du monde, à savoir les libertés politiques. Ces derniers ne se conquièrent pas par la simple acquisition et maitrise de moyens de communication de masse, mais par une résistance opiniâtre à l’injustice sociale, par un engagement dans la lutte de classe (celle que mènent par exemple les paysans chinois contre la bureaucratie corrompue de l’Etat et d'un Parti "communiste" inféodé désormais à la néo-bourgeoisie chinoise ), par une détermination implacable à renverser les tyrannies. Certes l’internet peut être un instrument utile de communicartion, mais comme tout instrument technique, c’est une « arme » à double-tranchant dont la contrôle est devenu un enjeu politique fondamental.

Nous devons constater ici, que le secteur privé est loin d’être garant des usages démocratiques de l’internet. Nous ne pouvons rien attendre aussi des Etats occidentaux qui sont impliqués dans la guerre « contre le terrorisme » (c’est à dire dans la nouvelle guerre impérialiste pour l’hégémonie) et mettent en place systématiquement les outils techniques et juridiques du contrôle policier du net. En fait, on peut se demander dans quelle mesure, pour les entrepreneurs s’implantant dans le marché chinois, s’il n’est pas aussi un laboratoire des techniques nouvelles de contrôle politique, un terrain d’expérimentation de la censure du net, techniques qui seraient, pour le bénéfice des puissances occidentales, appliquées dans les nations « libres ».



dieu : au-delà du théisme
Thursday, January 26, 2006 12:36 a.m.


L'athée nie l'existence de Dieu. Cette définition de l'athéisme comme négation semble aller de soi.

Elle pose problème dès que l'athée cherche à étayer sa conviction d'une argumentation solide. Il s'agit avant toute chose de préciser la portée de cette négation, et en conséquence, de définir ce Dieu réduit à néant. La réponse du théiste est simple : Dieu est la totalité, être auto-référentiel, cause et finalité de toutes choses, infinité et éternité.

Tout un programme qui se résume à cette définition excellence : « Par Dieu, j'entends un être absolument infini, c'est-à-dire, une substance consistant en une infinité d'attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie » (Spinoza, Ethique Livre I, déf VI ).

Dieu comme infinité à la fois dans l'étendue, la durée et dans les qualités. Dieu comme substance consistant en une infinité d'attributs. Ce qui veut dire que tout ce qu'on peut dire positivement de quelque chose, on peut le dire de Dieu. Cette définition axiomatique a une conséquence importante : Dieu est illimité, cela veut dire que rien n'est en dehors de Dieu, car sinon, cette chose existante, qui posséderait tout ou une partie des attributs de Dieu, serait de nature à limiter Dieu, ce qui contredit la définition. Si Dieu est positivité pure, il est indétermination, ou plus exactement, il est la totalité des déterminations possibles.

Dieu n'est pas créateur, car la créature ne pourrait être Dieu, mais tout ce qui est, comme positivité déterminée, comportant un nombre limité d'attributs, est en Dieu. Ce dernier s'identifie donc à la nature, à la totalité du monde, ce qui veut dire que Dieu n'est pas transcendant (se situant sur un plan supérieur, ou autre) mais immanent, produisant toutes choses, non pas de manière contingente, mais par nécessité interne : l'univers ne relève pas d'un acte créateur libre, contingent, posé par une volonté transcendante, il résulte de la nature même de ce Dieu-univers. Autrement dit, tout ce qui est doit être considéré comme une auto-production de Dieu.

Ainsi, il est logiquement impossible de nier Dieu, ce serait nier l'Univers, ce serait nier notre existence, mais il est possible, et même philosophiquement indispensable de nier toute détermination partielle du concept Dieu, comme créateur, comme « personne », comme objet d'un culte. Ces dieux niés par les athées ne sont que des représentations anthropomorphes, partielles, incomplète de la Totalité, d'une totalité ne faisant qu'un avec le Monde, l'ensemble de tout ce qui existe, a existé et existera, en dehors de toute détermination (limitation) spatiale ou temporelle. Ces dieux adorés par les religions ne sont que les représentations incomplètes, anthropomorphes, partielles et passionnées par des hommes au savoir incomplet, irrationnel, juste capable d'imaginer une idée d'une perfection qu'ils voudraient, mais ne peuvent, atteindre.

Dès lors, il est rationnel de nier les dieux. Mais il reste philosophiquement nécessaire d'affirmer l'Etre dans la mesure où le néant est strictement impensable autrement que comme non-pensée de l'Etre.

De Dieu, on ne peut cependant parler d'existence, car l'existence est une extériorisation sensible d'un être manifesté pour quelqu'un ou quelque chose qui en est affecté. Exister est nécessairement nier ce qui n'est pas soi et être nié par ce qui n'est pas soi, c'est être limité. La positivité d'une existence matérielle réside dans cette détermination limitative qui pourtant, manifeste sous le mode sensible, l'indétermination première d'un Dieu immanent. Exister c'est tout simplement être l'étant d'un Etre. On peut se demander dès lors comment un Dieu existe ? Car on ne peut être sans exister de manière sensible, car si ce n'était l'immanence divine serait un vain mot. Certes, on peut dire que l'univers, se livre à nous comme Monde mais la connaissance et la perception dont nous en avons reste partielle. Au Monde, tel qu'il s'offre à nous, tel que nous le vivons, nous ne pouvons assigner une infinité d'attributs, qui pourraient être contradictoires : « le monde est vide et plein », « noir et blanc », « léger et lourd »... nous pourrions dire que le monde existant est composé d'une infinité de choses

Dieu, totalité et infinité en substance, existe cependant sous le monde du concept, mais le Concept est-il réellement ? Lorsque nous parlons, nous désignons des entités abstraites qui pour nous, tant dans le langage courant que dans la langage philosophique, ne sont pas dénués de sens. Cependant l'être-abstrait n'existe pas matériellement tout en se manifestant matériellement sous deux formes :

  • sous une forme signifiante, un signe – une parole, un mot, un graphisme, un geste – qui ne fait sens que dans un rapport entre un morphème (manifestation sensible du signe) et un signifié.
  • Sous la forme d'un état cérébral déterminé par l'évocation de ce signifié par et à travers le signifiant.
Il en est de même pour les choses concrètes, qui dans leur appropriation langagière sont toujours réduits à une abstraction, à une classe d'objet dont on a mentalement éliminé les particularisme : je parle par exemple de cette tasse, blanche et ornée d'un dessin d'oiseau, qui se trouve devant ma table. La chose en elle-même est unique, quoique plusieurs exemplaires de cet objet fabriqué en série existent, mais chacune de ces tasses sérialisées est unique, par sa localisation spatiale et temporelle, et comporte des attributs qui leur sont propre, uniques : tel état d'usure, telle trace chimique etc... mais pensant à la tasse en question, j'opère une réduction phénoménologique nécessaire à l'élaboration du concept de tasse (de cette série de tasse ornée d'oiseau, par exemple, ou plus généralement, concept désignant toutes les tasses possibles) qui pour finir peut prendre diverses apparences pourvu que la forme en soit adéquate à sa fonction : une tasse n'étant ni un bol; ni un verre, ni un pot.

En parlant de « tasse » - le morphème peut varier selon le graphisme - [ TASSE ] ou [ tasse ] - j'ai en vue la même chose que mon voisin qui veut parler du même type de récipient.

Certes le vécu existentiel de mon voisin est quelque peu différent, sa représentation mentale de la tasse peut être différente, en l'absence de toute description minutieuse... mais partageant le même langage, nous savons tous deux de quoi nous parlons : d'une classe bien déterminée d'objet de porcelaine, muni d'une anse, et servant à boire. Bref, nos états cérébraux sont suffisamment semblables pour qu'ils déterminent des représentations (imagination) d'un concept commun, suffisamment commun du moins pour permettre un dialogue sensé.

Nous voyons que l'être abstrait existe, non pas en soi même, mais comme référence commun à diverses structures matérielles, qui, indépendamment l'une de l'autre, se réfère au même signifié en déterminant, chez des individus différents, des états cérébraux suffisamment semblables pour évoquer le même objet, ou la même classe d'objet. L'abstraction est donc, non pas comme être réel, mais comme structure physique signifiante : comme signe (mot) : ce nominalisme cependant reste tempéré dans la mesure où le signe ne peut faire sens que pour un être pensant, doté d'un cerveau, ou du moins d'un organe faisant fonction de penser. La pensée est décrite ici comme une fonction, un processus (une succession d'état des choses) se manifestant de manière corporelle, physiologique, mais aussi dans le monde physique par le biais de signes. Dès lors on peut attribuer une existence à Dieu, non pas comme objet d'adoration, de vénération ou de personne transcendante se jouant du destin de ses créatures, mais comme concept de lui-même, comme Concept d'une totalité in-finie, dans l'espace et le temps, et in-déterminée, bref comme Concept absolu. Sa réalité sensible est l'Univers, son signe est une auto-référence absolue, le Logos (le mot qui se désigne lui-même), autrement dit le concept d'un signe totalement indéterminé, point nodal de toute pensée.

Dieu est-il ou est-il néant ? théisme et athéisme sont ici dépassés, ou plus exactement, la confrontation entre les deux discours perdent leur sens, car l'indétermination totale de l'Etre affirmé tautologiquement est une négation de tous les particularismes, donc de tout discours cultuel et religieux d'un dieu différencié d'un autre.
Dans une certaine mesure on a pu dire que la conception d'un Dieu immanent à l'Univers, ou de la Nature comme Dieu est un athéisme, puisqu'il affirme le Monde contre toute transcendance qui le nierait. Poser l'infinité de l'Univers pose problème. il s'agit de considérer la totalité de la physis, indépendamment de ce que nous pouvons en percevoir ici et maintenant. Poser l'univers comme in-fini reviens à estimer qu'il est toujours possible d'y ajouter quelque chose, mais ce faisant, nous ne pouvons concevoir la Totalité du monde puisqu'un surplus reste possible : dans ce sens, la Totalité est finie, close sur elle-même, en dehors d'elle, seul le néant est concevable. L'infinité peut résider dans la subdivision infinie de ses parties, encore que cela devient contradictoire avec l'atomisme (philosophique).
Mais la physique contemporaine se dégage de l'atomisme philosophique pour penser le monde comme un réseau d'interaction de forces, de champs, où la matière peut être décrite plus comme des ondes, des cordes vibrantes, que comme des particules.

La réponse à la question de « Dieu » résiderait dans un nominalisme strict : Dieu (n') est (qu') un concept, le concept de la totalité, et il n'est pas concevable autrement que comme « discours de la totalité », discours total, ou totalité des discours possibles, qui en se totalisant, réalise l'adéquation parfaite avec la totalité du monde. Cependant l'inconnue, ou l'irrésolu, subsiste dans l'aporie de l'infinité d'un univers total (uni-total) : unique, clos, mais cependant ouvert sur l'in-fini, inachevé. Est-ce en introduisant la temporalité que nous pourrions résoudre l'aporie ? Si un système total reste inachevé, c'est en temps que processus en devenir : la totalité de la physis est un processus constant, un devenir en éternité, éternel recommencement, flux incessant d'un cosmos, qui comme le fleuve héraclitéen, est et n'est jamais le même.



origine de l'homme : finalité ou hasard ?
Monday, January 9, 2006 11:15 p.m.


Quelques notes sur le texte de A. Dambricourt-Malassé , « Paysages mentaux des racines évolutives humaines »

Le débat sur la théorie du « dessein intelligent » pourrait donner à penser que Dambricourt-Malassé, pour s'élever contre l'interprétation darwiniste de l'évolution humaine, s'inscrit dans une perspective antiévolutionniste. Certes, Anne Dambricourt-Malassé, dont la pensée s'inspire de Teilhard de Chardin, développe une vision téléologique, ou finaliste, de l'évolution. Mais on ne peut assimiler son approche au fixisme des créationnistes interprétant littéralement les textes bibliques. De même, son approche n'est pas totalement identique à celle des « intelligent designers » qui réécrivent la paléontologie pour faire de chaque étape évolutive le fruit providentiel d'une intention divine.

Dambricout-Malassé donne certes une vision radicalement différente du scénario dit « darwinien » qui fait de la raréfaction des forêts, dans le rift africain, le facteur clé de la bipédie humaine, mieux adaptée au savane qu'aux écosystèmes forestiers. Pour elle, l'impact du milieu est secondaire, de même le développement de l'encéphale occupe dans le scénario classique la place peu « glorieuse » d'un effet secondaire, une conséquence de la bipédie.

L'intérêt de l'approche de Dambricourt-Malassé est d'apporter toute son attention à la construction architectonique du crâne lors de l'embryogenèse des primates. Serait décisive la conformation du sphénoïde dont la structure angulaire détermine au cours de l'embryogenèse, de proche en proche, les positions respectives du crâne, du trou occipital et des maxillaires,et détermine, chez les hominidés, la bipédie. Cette transformation endogène du sphénoïde serait indépendant du milieu, et ne relèverait pas de la sélection naturelle imposée par les contraintes environnementales causée par la déforestation.

Une des préoccupations majeures de Dambricourt-Malassé est d'établir une césure nette entre l'homo sapiens et les autres hominidés : «Et l'Homo sapiens sapiens dans tout cela, qui est-il ? Serait-il à son tour une nouvelle sous-espèce d'un vieux fonds de croissance ? Une sous-espèce d'Homo doté d'un gros cerveau ? C'est ce que prétend la théorie néodarwinienne. Et pourtant non !» Si les néanderthaliens ont une « structure craniofaciale ancienne », les homo sapiens sapiens tout en naissant « 'de ce vieux fond ontogénique » passe de « ces racines archaïques à une nouvelle embryogenèse ».

«Il traduit à nouveau une amplification de la rotation spirale embryonnaire, suivie d'un remodelage de l'architecture squelettique basicranio-faciale, elle-même suivie d'une complication des hémisphères cérébraux, que l'on nomme télencéphalisation. Le fonds ontogénique humain apparu vers - 2,4 millions d'années a une évolution télencéphalique très rapide, l'évolution de la croissance des hémisphères cérébraux est exponentielle, et cela se retrouve sur le plan des aptitudes psychiques concernant la compréhension des situations critiques et les résolutions comportementales et technologiques dont témoignent les industries lithiques.»

« Des premiers hommes aux hommes actuels il apparaît ainsi deux entités ontogéniques non réductibles l'une à l'autre, deux Ontogenèses Fondamentales comme le grand singe et l'Australopithèque et non pas une succession graduelle et linéaire passant peu à peu à l'Homme de Cro-magnon. »

Dambricourt Malassé voit une sorte de feed-back positif, une rétroactivité dans cette évolution de la structure crânienne, comme si chaque étape antérieure à l'anthropogenèse préparait et amplifiait l'étape suivante. Elle n'exclut pas le rôle de la sélection naturelle dans l'évolution animale mais se refuse à considérer l'anthropogenèse comme la résultante de mutations aléatoires.

«pour ce qui est du passage du singe à l’australopithèque et de l’australopithèque à l’homme, vous pouvez faire intervenir toutes les mutations génétiques au hasard, toutes les dérives de continents, toutes les crises climatiques que vous voudrez, ces événements indépendants les uns des autres et ajustés au hasard n’expliquent pas la répétition du processus : la base du crâne des primates se contracte imperturbablement en suivant une logique explicite qui autorise des prédictions dans la genèse des formes. De cette logique, il ressort que le passage du singe à l’homme ne s’inscrit pas dans une suite chaotique et imprédictible, d’événements génétiques et climatiques survenus au hasard, ainsi qu’on l’affirmait jusque-là. » (Entretien avec Anne Dambricourt-Malassé, propos recueillis par Michel Despratx, dans "Nouvelles Clés"

De ce mécanisme tendant exponentiellement vers l'émergence de la conscience, Ane Dambricourt-Malassé déduit une téléologie, un finalisme agissant comme « un attracteur étrange ».

Cette conception finaliste et anthropocentrique de l'évolution reste paradoxale parce que, prétendant s'en tenir à une approche scientifique, elle reste silencieuse sur les causes réelles du passage à l'humain. Dambricourt-Malassé est évolutionniste, même si elle rejette les mécanismes darwiniens, et pense que l'évolution humaine n'est pas achevée : « les racines évolutives qui ont permis l'apparition des hommes actuels sont toujours vivantes, elles sont l'humanité contemporaine qui n'est pas une fin en soi », encore que ce devenir est qualitativement différent de ce qui est advenu jusqu'à présent.

En situant l'évolution humaine dans le cadre embryogénétique, Dambricourt-Malassé laisse dans l'ombre la problématique du passage à l'ontogenèse – de l'individu – à la phylogenèse – de l'espèce. Si des modifications du sphénoïde induisent une embryogenèse humaine, opérant à l'échelle de l'individu la césure animal/humain, comment expliquer la primauté, sinon par une sélection naturelle décelable à l'échelle d'une population, de ces homo sapiens par rapport à leurs congénères anthropoïdes initialement plus nombreux ? Ce qu'elle décrit est la mutation, induite génétiquement, mais pas la spéciation, qui est une différenciation touchant une population entière.

Si Dambricourt-Malassé rejette clairement le matérialisme, il me semble possible – si l'on admet le rôle « central » de la transformation du sphénoïde et de la structure crânienne – d'intégrer cette hypothèse à une vision synthétique – mutationniste/néo-darwinienne – de l'évolution humaine.

L'hypothèse de Dambricourt-Malassé (je laisse au spécialiste le soin de vérifier l'hypothèse) me paraît compatible, en dépit de l'intention du paléontologue, avec une interprétation matérialiste de l'évolution, pour autant que l'on accepte la part de l'aléatoire dans le processus.

La modification angulaire du sphénoïde est certainement déterminée génétiquement (« Le sphénoïde n'évolue pas en lui-même bien sûr. Ses changements sont une conséquence de l'évolution de l'information qui code son développement dès la fécondation . C'est donc l'information génétique qui évolue et on constate dans le cas de notre lignée qu'elle évolue sur plusieurs millions d'années entre deux transformations anatomiques.» interview accordée au Monde du 29.10.05 ), ce qui veut dire qu'un facteur aléatoire, telle une mutation, a pu modifier chez certains individus le sphénoïde, favorisant dans leur embryogenèse un développement accentué de l'encéphale et favorisant la locomotion bipède. Dès lors, on peut admettre que ces individus à l'intelligence plus souple peuvent s'adapter plus facilement à des modifications environnementales et disposent donc d'un avantage sélectif.

Nous avons donc ici un fait aléatoire, non intentionnel, déterminant une adaptabilité plus grande : on reste dont dans une stricte perspective darwinienne mais de manière un inversée. Ce n'est plus une modification du milieu (déforestation) qui détermine la sélection des individus aptes à la bipédie, mais une mutation du sphénoide (ou une variabilité statistique de la structure de cet os) qui détermine l'embryogenèse d'individus à l'encéphale plus développé, et donc susceptibles d'être mieux adaptés – par leur souplesse comportementale – aux variations des contraintes environnementales, dont la concurrence des autres hominidés. L'influence environnementale et externe agit donc en feed-back, favorisant la sélection ultérieure des individus à la boîte crânienne plus développée.

Dans cette interprétation suggérée ici, il apparaît que :

  1. l'évolution transpécifique est la résultante d'une double interaction :
    • une ontogenèse déterminée par des variations génétiques aléatoires. C'est le niveau embryogénétique décrit par Dambricourt-Malassé.
    • une sélection naturelle des plus adaptés au milieu dont la forme est déterminée par des contraintes environnementales et par la concurrence intra- et interspecifique.
  2. Qu'à la suite de changements quantitatifs faibles un bond qualitatif peut déterminer l'émergence d'espèces nouvelles, suffisamment différentes des espèces antérieures pour ne plus se croiser entre elles.
L'émergence de l'homo sapiens représente un tel bond qualitatif. Encore faut-il correctement interpréter ce bond qualitatif. Il ne s'agit plus ici d'une simple variation somatique, mais d'une conséquence décisive du développement cérébral au cours duquel l'homo sapiens devient *progressivement* capable de construire consciemment une culture. A la transmission héréditaire s'ajoute, de manière prédominante, la transmission culturelle des comportements agissant à la fois sur l'environnement (transformé par le travail) et sur le développement biologique humain, dans une sorte d'auto-domestication de l'animal dénaturé qu'est l'homo-sapiens. Entendons-nous aussi, la césure entre l'humanité et l'animalité n'est pas biologique (sur ce plan; homo sapiens est un animal) mais elle est culturelle et passe par une institution sociale ou culturelle d'un sujet devenu conscient de lui-même, du monde et de sa place dans le monde, et se différenciant délibérément des animaux.

Il n'est donc nul besoin d'invoquer une intention transcendante pour justifier la présence humaine : la relation dialectique entre le hasard des mutations et la nécessité environnementale suffit, même si l'on admet « l'hypothèse sphénoïdal » de Dambricourt-Malassé.

A noter qu'elle fait largement référence au concept « d'attracteur chaotique » pour décrire la téléogenèse humaine... mais cette notion, qui dérive de la théorie du chaos, n'est nullement une notion finaliste : c'est une structure mathématique (décrite par Lorenz) servant à la modélisation du climat, et qui décrit dans un processus aléatoire générateur d'une dynamique instable et au devenir imprévisible parce que très sensible aux conditions initiales. Nous ne voyons pas ici en quoi cette métaphore récurrente peut être utile à la compréhension de l'évolution. Mais la théorie du chaos aide à comprendre comment un ensemble de phénomènes aléatoires peut générer, en dehors de tout finalisme, une structure ordonnée.

En termes métaphoriques on pourrait dire ici que l'ordre naît d'un processus aléatoire, indéterminé à notre échelle, mais structurant, en d'autres termes, la Nature « joue aux dés, mais avec des dés pipés », compte tenu aussi que la vie, alimentée par l'énergie solaire, apparaît dans des systèmes planétaire ouverts et avoir un caractère néguentropique.



les historiens et la loi (2e partie)
Saturday, December 17, 2005 01:59 a.m.


une inquiétude légitime

La préoccupation des historiens (ceux précité dans le blog précedant mais aussi ceux du collectif des historiens contre la loi du 23 janvier) est parfaitement légitime.

La recherche historique, si elle veut sauvegarder son statut scientifique, ne peut accepter des contraintes politiques et l'établissement des faits ne peut être conditionnée par une quelconque subjectivité individuelle ou collective. Cependant on peut se demander si l'historien peut rester d'une parfaite neutralité devant des événements qui, pour entrer dans l'histoire, n'en furent pas moins de nature extrêmement violente, au point que leurs effets sociologiques ou politiques ne sont pas encore effacés. Par ailleurs, des faits historiques peuvent mettre en cause la légitimité de certains Etats ou de certaines institutions, ou du moins mettre en évidence des contradictions entre les discours de légitimation et les données historiques. L'histoire a sans cesse été convoquée à des fins politiciennes : qu'il s'agisse de légitimer un processus révolutionnaire, ou de dénoncer au contraire, ses excès ou crimes, qu'il s'agisse de conforter la possession d'un territoire, ou de justifier une conquête ou une colonisation...

l'historien fut, en temps de paix comme en temps de guerre, intensément mobilisé et nombre d'historiens, et plus souvent encore les vulgarisateurs d'histoire, ne se sont pas privé d'engagements, explicites ou non. Je ne vois pas en quoi cela pourrait être différent aujourd'hui, à l'heure où, cherchant à dépasser les antagonismes nationaux, on chercher à ré-écrire l'histoire scolaire à la dimension de l'Europe unie.

Qu'en est-il de la critique des historiens contre les législations régulatrices de la mémoire collective dont semble être friande la république française ? Les lois visées ne sont effectivement pas sans poser de problèmes, à la fois politiques et théoriques.

Génocides et négation

Paradoxalement, celle qui est citée en premier lieu, la loi réprimant le négationnisme des crimes nazis, est celle qui me paraît la plus solide, y compris du point de vue de l'historien indépendant.

La loi du 13 juillet 1990 ne prétend pas dicter une version officielle de l'historiographie de l'extermination des juifs, elle sanctionne une remise en cause du verdict du tribunal de Nuremberg en définissant la notion de crime contre l'humanité en référence à « l'article 6 du statut du tribunal militaire international annexé à l'accord de Londres du 8 août 1945 et qui ont été commis soit par les membres d'une organisation déclarée criminelle en application de l'article 9 dudit statut » ou par une personne « reconnue coupable de tels crimes par une juridiction française ou internationale ». Autrement dit, il faut qu'il y ait eu jugement par une juridiction internationale ou française pour que tel événement soit qualifié de crime contre l'humanité, et c'est par rapport à ces faits, dont on a établi la vérité judiciaire, que la négation est pénalisée.

Que les négationnistes se parent de la toge académique en se faisant passer pour des historiens révisionnistes est une ruse dont les professionnels de l'histoire ont démonté les ressorts. A l'heure où la loi «Gayssot » fut adoptée, les négateurs des crimes nazis avaient déjà reçu leur sanction académique et étaient réfutés sans appel. Dès lors, l'application de la loi du 13 juillet 1990 ne pouvait entraver d'une manière ou de l'autre un quelconque débat historien puisque ce dernier était déjà clos. L'obstination négationniste se faisant d'ailleurs de plus en plus sectaire et ouvertement antisémite.

L'article unique de la loi de janvier 2001 ne prétend pas énoncer une vérité historique : elle est une reconnaissance politique, par la nation, du caractère génocidaire du massacre des Arméniens, sans même présumer des responsabilités étatiques de l'actuelle Turquie. Cela complique certes une réévaluation des rapports diplomatiques avec la Turquie qui se refuse à reconnaître le génocide arménien tout en mobilisant largement aussi les historiens à sa cause. Mais en ce qui concerne la recherche historique, on peut affirmer que les avis autorisés concernant l'intention génocidaire des commanditaires du massacre des Arméniens restent partagés. Mais génocide ou non, ce massacre fut jugé, par l'opinion internationale, comme un « crime », et ce fut à cet occasion que les termes « crime contre l'humanité » apparut dans la presse anglaise. Mais il s'agit d'un jugement moral et politique, contemporain des événements, et non une « vérité judiciaire » affirmant la culpabilité, au sens du droit, des auteurs ou des responsables de ces atrocités. Il serait difficile de légiférer plus loin qu'une simple reconnaissance, de nature morale, politique et diplomatique du génocide arménien et d'imposer aux chercheurs une interprétation restrictive de cet événement.

Esclavage et crime contre l'humanité

Beaucoup plus problématique est la législation concernant la reconnaissance de la traite négrière comme crime contre l'humanité. Entendons nous : que l'on pénalise comme crime contre l'humanité la pratique actuelle de l'esclavage et de la traite des humain serait évidemment bienvenu : appliquée à un peuple, à une ethnie ou à une communauté humaine dans son ensemble, ou plus généralement « commis dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique lancée contre toute population civile et en connaissance de cette attaque », la réduction à l'esclavage, à l'instar du meurtre, de la torture, du génocide, est considéré en droit international comme un crime contre l'humanité. (Statut de Rome de la Cour pénale internationale, 17 juillet 1998 - ).

On peut dès lors affirmer que, pratiquée aujourd'hui, la traite négrière serait légitimement considérée comme un crime contre l'humanité... cependant cet pratique fut interdite définitivement par la convention internationale sur l'esclavage à Genève en 1926.

Pourtant le législateur veut ici appliquer une catégorie pénale relativement récente à une pratique, certes cruelle et inhumaine, mais datant du 15e siècle et abolie à l'aube du 20e S. Pour l'historien, l'anachronisme est patent, pour le juriste, le principe de non rétroactivité pénale est bafoué, pour le citoyen critique, on ne voit pas vraiment la nécessité de couler dans la loi un jugement moral rétrospectif, portant sur des événements qui n'ont plus lieu, énoncé à la lumière des luttes historiques pour l'émancipation et à la lumière du progrès en droit international.

S'il s'agit de pénaliser les pratiques actuelles ou futures de la traite humaine, le doit pénal national et international est déjà outillé à cet effet, d'autant plus que la Cour pénale internationale considère déjà la mise en esclavage d'un peuple comme un crime contre l'humanité. On pourra faire valoir le fait que les Révolutionnaires de 1789 ont abolit l'esclavage, jugeant cette pratique incompatible avec la dignité humaine. Incontestablement, les Lumières, les philosophes du 18e S étaient assez outillés pour argumenter en faveur de l'abolition de l'esclavage et les esprits les plus éclairés n'ont pas manqué de lutter contre cette pratique.

Mais le fait est que ce n'est au 20e siècle, et dans sa seconde moitié, que le droit international a reconnu l'esclavage comme un crime contre l'humanité. Sans doute on peut regretter cette conscience tardive, mais il est vain de se repentir sur des faits révolus depuis plusieurs générations.

La rigueur scientifique élémentaire implique que les citoyens et que les élèves soient informés sans détour des modalités de l'esclavagisme, sans édulcorer les implications françaises, mais sans pour autant entretenir une culpabilité paralysante, car ce n'est pas de repentance dont nous avons besoin, mais de lucidité et de compréhension correcte des événements historiques.

Mémoire et historiographie du colonialisme

La question du colonialisme suscite encore des passions nationalistes et chauvines. La loi du 13 février 2005 doit être comprise comme une reconnaissance trop tardive de la fidélité des « harkis » à la nation française. C'est essentiellement pour eux, et leurs descendants, que cette loi, passablement discutable sur d'autres points, à été forgée. Je pense toutefois qu'il est sain de reconnaître cette fidélité à la France, d'en témoigner reconnaissance et surtout de reconnaître la faute d'une métropole qui a abandonné ses alliés harkis à la vindicte du nouveau pouvoir algérien, et ne s'est pas préoccupée de l'intégration de ceux qui ont regagné la métropole en 1963.

Ceci dit, on ne peut méconnaître la légitimité politique de la lutte pour la souveraineté nationale algérienne (comme des autres colonies), en dépit de sa violence parfois extrême, d'autant plus que la France n'a pas su, durant la guerre d'Indochine et d'Algérie, respecter les principes d'humanisme dont elle se réclamait pour justifier son action « civilisatrice ». La pratique de la torture, les méthodes brutales de la guerre anti-subversive, a ruiné toute légitimité morale et politique de la présence française.

D'autre part, les conquêtes coloniales et l'établissement de l'empire colonial français, comme les autres empires coloniaux d'ailleurs, ne se sont pas déroulées dans le respect des peuples autochtones, et n'ont pas évité les atrocités d'une guerre de conquête, voire d'extermination des populations rétives.

Ces pratiques ont été légitimées par un racisme « universaliste », affirmant la supériorité de la civilisation française et le devoir de conquérir, faute de pouvoir convaincre et convertir, les autres cultures. Tel discours masque la réalité économique du colonialisme : puiser sans entrave les ressources naturelles, accumuler les richesses inexploitées, au prix de la servitude des populations locales, et au prix de leur aliénation culturelle et politique.

Certes l'entreprise mêla diverses stratégies : aux conquêtes militaires s'adjoignent les pratiques d'acculturation, plus ou moins forcées, les tentatives de séduction, et des négociations, politiques et commerciales, qui impliquèrent des pouvoirs locaux dans le colonialisme. Par ailleurs, dans le contexte de l'administration coloniale, un grand effort de compréhension des civilisations non occidentales et de connaissance scientifique des régions conquises fut entreprise, effort qui a contribué à l'essor de l'anthropologie culturelle et à la formation d'une pensée relativiste des cultures.

Le colonialisme a eut des effets paradoxaux : d'une part il a contribué à l'appauvrissement économique et culturelle des populations locales, tout en enrichissant la métropole, mais d'un autre côté il a contribué à l'intégration des territoires coloniaux dans l'économie moderne. La formation progressive d'une élite locale, dévalorisée sur le plan socio-économique et privée de pouvoir politique réel, a favorisé l'émergence de revendications nationalistes structurées, capable d'ébranler les certitudes idéologiques des métropolitains, dans la mesure où elles se fondaient sur les mêmes principes moraux et politiques – égalité des hommes et des droits, émancipation des individus, conscience nationale et principe d'autodétermination souveraine - que les démocraties occidentales.

Face à l'histoire coloniale, deux erreurs sont à éviter :

le premier serait d'appréhender cette réalité en terme moraux, s'appuyant sur une conception restrictive des droits humains, en ressassant une thématique de repentance et/ou en idéalisant les protagonistes.

Le second serait de nier la violence intrinsèque de l'entreprise coloniale, ainsi que la violence de la résistance anti-coloniale, dont on méconnaît trop souvent l'histoire réelle pour la réduire à une forme plus ou moins suspecte de subversion téléguidée d'ailleurs.

Sur un plan pédagogique et informatif, il importe avant tout de faire comprendre les objectifs politiques et économiques des conquêtes coloniales, d'en montrer les modalités réelles, dans leur complexité, et de faire comprendre aussi bien le point de vue subjectif du colonisé, autant que celui du colonisateur. Il s'agit aussi de confronter les discours de légitimation, les représentations officielles et populaires, à la réalité sociale, économique, politique et culturelle. La pédagogie de l'histoire coloniale ne peut se résumer à une balance des « aspects positifs » et « négatifs » mesuré à l'aune de nos représentations morales d'aujourd'hui.

La tâche adéquate serait plutôt de montrer les contradictions d'intérêts entre groupes humains, intérêts économiques et politiques, de mettre en relief la complexité des rapports de pouvoir. De voir aussi que les contradictions existaient aussi au sein des sociétés colonisées. De montrer l'impact culturel ,de part et d'autre, de la réciprocité des regards, regards stigmatisant, regards valorisant, regards interrogeant... qui se manifestaient de part et d'autre. Il s'agit aussi d'expliciter la dynamique des résistances et des luttes pour l'indépendance en confrontant aussi bien le point de vue des puissances coloniales que le point de vue des mouvements indépendantistes.

Je pense qu'il est essentiel de se détacher d'un point de vue européano-centré ou chauvin pour aborder cette question : il conviendra d'adopter au contraire un point de vue universel, multilatéral dans un premier temps, mais en dégageant des lignes de réflexion et des principes d'actions valables pour l'humanité, adaptés à un monde globalisé, dans une perspective d'émancipation sociale et politique des peuples. Ce n'est qu'à ces conditions que le contentieux colonial pourra être dépassé.

Le législateur n'a pas à dicter le programme de travail de la recherche historique, mais l'administration nationale cherche, à travers l'établissement des programmes scolaires, mais aussi dans une pratique politique de communication publique (qui peut passer par des rituels de commémoration), à refléter le point de vue de l'Etat, compte tenu de l'état actuel du droit international (dont la condamnation par l'ONU du colonialisme) et de la nécessité politique (et diplomatique) de fonder les rapports nord/sud sur une base plus juste et égalitaire.

C'est parce qu'elle entretient l'illustion de légitimité historique d'un rapport profondément inégalitaire et de domination entre peuples colonisateurs, supposés "civilisateurs, et peuples colonisés, que la loi imposant "une vision positive" du colonialisme est malvenue.



les historiens et la loi
Thursday, December 15, 2005 11:32 p.m.


Dans un appel intitulé « liberté pour l'Histoire », 14 historiens de renom (1), s'inquiètent de l'interventionnisme du législateur en matière historique.

Pour ces chercheurs, leur discipline requiert une totale indépendance et liberté de recherche, de méthode et d'interprétation : l'Histoire n'est ni une religion, ni une morale, ni l'esclave de l'actualité, et n'est pas la mémoire, ou du moins elle ne s'y réduit pas, cherchant à établir les faits au-delà de ce dont les hommes, ou la collectivité, peut et veut se souvenir et commémorer. « L'histoire n'est pas un objet juridique » continuent-ils : « Dans un Etat libre, il n'appartient ni au Parlement ni à l'autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l'Etat, même animée des meilleures intentions, n'est pas la politique de l'histoire » C'est pourquoi ils demandent l'abrogation de plusieurs articles de loi

loi du 13 juillet 1990 qui tend à réprimer la négation des crimes contre l’humanité (racistes, antisémites ou xénophobes) dont

"Art. 24 bis. - Seront punis des peines prévues par le sixième alinéa de l'article 24 ceux qui auront contesté, par un des moyens énoncés à l'article 23, l'existence d'un ou plusieurs crimes contre l'humanité tels qu'ils sont définis par l'article 6 du statut du tribunal militaire international annexé à l'accord de Londres du 8 août 1945 et qui ont été commis soit par les membres d'une organisation déclarée criminelle en application de l'article 9 dudit statut, soit par une personne reconnue coupable de tels crimes par une juridiction française ou internationale »
loi du 29 janvier 2001 comporte un article unique : « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915. »

loi du 21 mai 2001, tendant à la reconnaissance, par la France, de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, adoptée par le Sénat sur proposition de Christiane Taubira, députée de la Guyane.

voici le texte intégral de la « loi Taubira » :

Article 1er :
La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du xve siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité.

Article 2
Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent. La coopération qui permettra de mettre en articulation les archives écrites disponibles en Europe avec les sources orales et les connaissances archéologiques accumulées en Afrique, dans les Amériques, aux Caraïbes et dans tous les autres territoires ayant connu l’esclavage sera encouragée et favorisée.

Article 3
Une requête en reconnaissance de la traite négrière transatlantique ainsi que de la traite dans l’océan Indien et de l’esclavage comme crime contre l’humanité sera introduite auprès du Conseil de l’Europe, des organisations internationales et de l’Organisation des Nations unies. Cette requête visera également la recherche d’une date commune au plan international pour commémorer l’abolition de la traite négrière et de l’esclavage, sans préjudice des dates commémoratives propres à chacun des départements d’outre-mer.

Article 4
Le dernier alinéa de l’article unique de la loi no 83-550 du 30 juin 1983 relative à la commémoration de l’abolition de l’esclavage est remplacé par trois alinéas ainsi rédigés : « Un décret fixe la date de la commémoration pour chacune des collectivités territoriales visées ci-dessus ; « En France métropolitaine, la date de la commémoration annuelle de l’abolition de l’esclavage est fixée par le Gouvernement après la consultation la plus large ; « Il est instauré un comité de personnalités qualifiées, parmi lesquelles des représentants d’associations défendant la mémoire des esclaves, chargé de proposer, sur l’ensemble du territoire national, des lieux et des actions qui garantissent la pérennité de la mémoire de ce crime à travers les générations. La composition, les compétences et les missions de ce comité sont définies par un décret en Conseil d’Etat pris dans un délai de six mois après la publication de la loi no 2001-434 du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité. »

Article 5
A l’article 48-1 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, après les mots : « par ses statuts, de », sont insérés les mots : « défendre la mémoire des esclaves et l’honneur de leurs descendants, ».

Loi n° 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés

Par cette loi, la nation française exprime officiellement sa reconnaissance aux colons et aux rapatriés français et « associe les rapatriés d'Afrique du Nord, les personnes disparues et les populations civiles victimes de massacres ou d'exactions commis durant la guerre d'Algérie et après le 19 mars 1962 en violation des accords d'Evian, ainsi que les victimes civiles des combats de Tunisie et du Maroc, à l'hommage rendu le 5 décembre aux combattants morts pour la France en Afrique du Nord. » et vise à accorder reconnaissance, statut et pension aux Harkis et leurs descendants, ainsi qu'aux victimes d'exactions commises en Algérie après l'indépendance.

Je cite les articles qui pourraient concerner la recherche historique.

« Les programmes de recherche universitaire accordent à l'histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu'elle mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. La coopération permettant la mise en relation des sources orales et écrites disponibles en France et à l'étranger est encouragée. »

(1) liste des signataires : Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock.



loi antiraciste et communautarisme
Thursday, December 15, 2005 06:02 p.m.


Dans un article publié par le Monde, du 3 décembre 2005, Anne-Marie Le Pourhiet dénonce une dérive judiciariste susceptible d'ébranler les fondements de la république français. ( l'esprit critique menacé )

Des écrivains, journalistes et artistes seraient victimes d'actions en justice menées par des associations « vindicatives et sectaires pratiquant l'intimidation judiciaire soit pour faire taire toute opposition à leur cause, soit tout simplement pour interdire à l'avance le moindre débat sur leur conception particulière de l'amitié entre les peuples » . Ces « lobbies (...) défendent le plus souvent un communautarisme narcissique dégénérant en paranoïa identitaire et victimaire et prétendent détecter des atteintes à leur dignité à tous les coins de rue ».

Professeur de droit public, Anne-Marie Le Pourhier a fait de la défense de l'égalité républicaine, ou plutôt d'une certaine version très jacobine du républicanisme son cheval de bataille d'où elle pourfend, avec une alacrité toute particulière, toute forme de communautarisme. Ainsi les lois réprimant la xénophobie, le racisme, et plus globalement, toute forme de discrimination basée sur une phobie sociale, devrait être abrogées. Aucune forme de « discrimination positive » censée réparer ou corriger les effets d'une discrimination sociale de fait, existante en dépit des garanties constitutionnelles d'égalité des droits, ne devrait être tolérée, d'une part parce qu'une politique de discrimination positive, catégorisant la population selon des critères ethniques, religieuse, ou culturelles afin d'établir des quotas de représentation, serait contraire aux fondements égalitaires de la république, et d'autre part, exacerbant la conscience communautaire, elle serait contre-productive sur le plan de l'harmonisation des rapports sociaux.

Pour étayer son propos, Le Pourhiet ne manque pas de mentionner la Constitution française, qui affirme sans ambiguïté l'égalité des hommes et des citoyens. De ce fait, les discriminations positives seraient superflues, bien plus, rétablissant une discrimination, elle induirait une inégalité de droit inversement proportionnelle à l'inégalité sociale ou culturelle.

L'argumentation est fondée, sur le plan théorique au moins. D'autre part les effets pervers d'une discrimination positive sont trop bien connus pour qu'on ne doive pas en tenir compte. Cependant, tout en se proclamant égalitaire, la société française n'a pu prévenir une forte inégalité sociale, et une discrimination de fait, dont certains groupes sociaux précis – ceux là qui sont fréquemment stigmatisés dans les discours racistes et xénophobes – font les frais. A diplôme égal, à compétence égale, à revenus égaux, les groupes sociaux les plus « racisés » - en particuliers les maghrébins et les noirs - accèdent plus difficilement à des emplois et à des logements correspondants à leur compétence ou à leur standing sociaux, une discrimination spatiale, enfermant des groupes sociaux dans des ghettos, s'instaure, tandis que s'exacerbe, tant en raison des discours discriminants qu'en raison de la marginalisation sociale et le ressentiment communautaire, les tensions sociales et inter-culturelles.

Dès lors on peut se demander pourquoi la République, forte de sa Constitution, s'est montrée incapable, en tant qu'Etat souverain, de remédier à cette discrimination de fait, de réduire ces inégalités induites par des rapports dominant/dominés et touchant des groupes sociaux entiers.

Face aux discours haineux et aux pratiques discriminatoires prônées par des organisations ou partis extrémistes, le législateur a tenu – dans la plupart des pays européens – à réprimer les actes inspirés par le racisme ou la xénophobie... (sans pour autant remettre en cause le statut précaire de l'étranger et du réfugié).

Cette législation salutaire se voit critiquée en raison de l'action des associations « communautaristes » qui l'invoqueraient pour poursuivre des écrivains ou des artistes, dont certains sont certes suspects d'inciter à la haine raciale mais dont d'autres sont ou seraient injustement menacés par des lobbies communautaires.

Il ne me semble pourtant pas opportun, et il serait même dangereux, d'abolir - en raison d'un détournement communautariste – une loi qui a le mérite de protéger avant tout les individus susceptibles, par leur origine, ou leur extranéité, d'être en butte à une discrimination où à la haine raciale. Cependant, pour aboutir à sa pleine efficacité, le recours à la loi réprimant le racisme devrait respecter certains principes fondamentaux. Cette législation a pour but de respecter les droits individuels à l'égalité républicaine, au nom de valeurs universelles, plus que de réparer la subjectivité blessée d'une communauté quelconque. Ainsi, à supposer que je soit victime d'un acte raciste, injure ou discrimination, c'est en tant qu'individu et citoyen que je porte plainte et non pas en tant que membre d'une communauté quelconque. Le justiciable peut certes s'appuyer sur une association, qui esterait en justice, mais cette association doit fonder son action sur les principes d'égalité de droit plus que sur la revendication particulière, et subjective, de la dignité (éventuellement offensée) d'une communauté.

Autrement dit, ne seraient habilités, dans une saine conception de la loi antiraciste, à déposer plainte que les associations luttant contre le racisme – en général – ou garantes des droits fondamentaux des citoyens, tandis que les associations communautaires, dont la fonction sociale est différente, se verraient légitimement déboutées si elle venaient à poser plainte pour un membre quelconque de « leur communauté ». (Le cas est différent d'une association elle-même victime, comme personne morale, d'une agression raciste en raison de sa nature communautaire)

Bref, pour être concret, prenant l'hypothèse d'une agression raciste, seraient seuls fondées à porter plainte sur base de la loi antiraciste et/ou à se porter partie civile :

  • la personne victime de l'acte raciste.
  • Les associations luttant spécifiquement contre le racisme en général, ou les associations de défense des droits humains
  • Une instance administrative garantissant l'égalité citoyenne et apte à recevoir les plaintes (comme en Belgique, le « centre pour l'Egalité des chances » habilité à ester en justice en cas de discrimination raciale) et qui jouerait, en première étape, le rôle de médiateur ou d'ombudsman.

mais pas une association défendant les intérêts particuliers de la communauté (culturelle, raciale, religieuse) dont ferait partie la victime de l'acte raciste.

De cette manière on peut, sans abroger une loi utile, en empêcher ou limiter le détournement communautariste.



le philosophe et les émeutiers
Monday, December 5, 2005 12:22 a.m.


Comment penser philosophiquement les émeutes de 2005 sans s'égarer ?

Pour Robert Redeker, qui s'exprime dans le Figaro mais aussi sur le blog de Cédric Forestier, les émeutes de 2005 s'expliquent avant tout par le nihilisme « auquel a conduit une politique culturelle inspirée de la sociologie plutôt que de la philosophie ». Le coupable est désigné, la faute de la révolte, ne n'est plus Rousseau qui doit l'endosser, mais Bourdieu et consort ... !

Il est vrai que les troubles de novembre 2005 ont une composante nihiliste par leur aspect destructif. Des écoles, des locaux culturels ou associatifs ont été la cible des incendiaires... pas seulement les lieux culturels, mais les équipements collectifs qui pouvaient, peu ou prou, symboliser le pouvoir.

Admettons volontiers que les actes de violence commis relèvent d'une spontanéité aveugle et que la subjectivité écorchée des émeutiers ne leur a pas permis d'exprimer leur colère sous la forme d'une révolte politique consciente. Relayant le discours du pouvoir, les médias ont présenté ces émeutiers comme des barbares animés d'une haine viscérale à l'égard de la France. Elle aurait été, mis à part quelques interviews télévisées, « commentée en voix off, ou, en sous-titrage sur un film muet. » ... Ce fut effectivement souvent le cas, et les intellectuels, faiseurs d'opinion ou chercheurs, ne se sont pas privés d'interprétations qui ne s'appuyaient que peu, ou nullement, sur la parole même des émeutiers.

On a eu raison de constater que cette révolte populaire ne pouvait pas être comparée à la révolte estudiantine, intellectuelle autant que sociétale, de mai 68. De même, venant d'exclus du monde du travail et ne s'insérant dans l'économie que par la voie souterraine, la colère des banlieues ne relève pas d'une lutte sociale, de classe, consciente d'elle-même. Le constat du philosophe n'est pas infondé, mais sa déduction me semble erronée et passablement perverse. Car elle revient à dire que si la colère est muette, et donc privée de sens, c'est parce qu'elle se situerait en dehors de l'imaginaire national que les « jeunes issus de l'immigration » seraient incapables d'intégrer.

Pour Redeker, la réponse sociale « ne peut se révéler efficace qu'à la seule condition que les jeunes issus de l'immigration s'incorporent à l'histoire de France, finissant par admettre que l'histoire de France est, jusqu'au plus profond d'eux-mêmes, leur histoire ».

"Leur histoire" : oui, à condition que cette "histoire" soit celle des peuples qui font "la France", celle d'une égalité déniée, de cultures et de langues détruites ou intégrées au prix de souffrance, d'exclusion, de relégation et de colonisation. Une histoire qui reconnaisse pleinement le coté obscur de l'Empire français.

En fait, pour Redeker, la non-intégration des banlieues est avant tout culturelle, avant d'être sociale et politique. Ou en d'autre termes, l'unité politique trouve sa source dans une intégration à la culture dominante en place et au lieu d'une intégration économique.

Il y a effectivement une fracture culturelle, mais elle ne prend pas exactement la forme que décrit Redeker.

Relevons ici l'attaque frontale que mène le philosophe contre le sociologue, accusé de relativiser les cultures, de mettre à plat toute différentiation, et notons l'illustration de cet indifférentisme coupable : chanson versus Shakespeare ; Racine contre couscous... Pour le philosophe, le relativisme culturel serait à la fois un mélange des genres et un refus d' évaluation critique. Cette assertion trahit une méconnaissance radicale de ce fameux « relativisme sociologique », qui est avant tout un refus méthodologique de jugement de valeur lorsqu'on appréhende dans une société donnée, la coexistence de plusieurs cultures, ou de sub-cultures au sein d'une culture dominante.

Curieusement, Redeker oppose ainsi, en une vision très restrictive, ce qui relèverait selon sa perception d'une culture « populaire » à la seule et unique culture digne de ce nom, à savoir le patrimoine littéraire « classique », ou du moins ce patrimoine institué, au cours du temps, comme le modèle scolaire de la littérature. Mais en plus, Redeker ne se prive pas de mélanger les genres : même pour un sociologue « relativiste », la littérature n'est pas la gastronomie et le théâtre n'est pas la chanson...

Il y a certes un aplatissement des valeurs, une indifférenciation esthétique qui accompagne d'une cloisonnement de plus en plus poussée des styles « de vie » supposé refléter les valeurs d'une fraction des consommateurs, mais ce n'est pas du côté des sociologues, qui constatent et interprètent, qu'il faut chercher la cause de cette érosion culturelle.

Il ne faut effectivement pas s'étonner que l'on « brûle des bibliothèques » ( y a-t-il eu seulement des bibliothèques intentionnellement incendiées, comme telles, dans ces banlieues ?) dès lors que la culture devient, sous l'impulsion de « l'industrie culturelle », une marchandise comme une autre, dont l'intérêt est déterminé uniquement pas des impératifs commerciaux ? Il ne faut pas s'étonner de l'émergence de la barbarie lorsqu'on organise sciemment la rareté du savoir pour en augmenter sa valeur marchande ? Il ne faut pas s'étonner que l'on dédaigne la « culture » lorsqu'elle est marginalisée ou instrumentalisée, par la propagande publicitaire, miroir aux alouettes où se déploie, au service d'une marchandise fétichisée, ce génie créatif qui se dédiait jadis aux valeurs fondamentales des civilisations. Il ne faut pas s'étonner que l'on piétine les oeuvres d'art lorsque les artistes eux-mêmes, depuis le dadaïsme, entreprennent de dé-construire méthodiquement tout discours normatif en matière culturelle, laissant en définitive au marché, c'est à dire à une caste d'affairistes, le soin de déterminer la valeur « culturelle » d'une production à laquelle les masses sont, sauf exception, indifférentes. Faut-il s'étonner de l'indifférence à la culture lorsqu'on constate que les amuseurs publics des médias, grotesques clowns d'un décervelant paysage audiovisuel français, gagnent cent, deux cent, mille, dix mille fois plus que le smicard... S'il y a relativisme nihiliste, ce serait plutôt le produit de ce capitalisme que les sociologues, du moins ceux qui portent un regard critique, entreprennent de comprendre, et d'analyser avec lucidité.

Laissons donc aux sociologues leur rôle : analyser les phénomènes sociaux et les interpréter. Leurs travaux contribuent certes à informer et à former les politiques, et les gestionnaires du bien-être républicain, mais ne confondons pas analyse sociale et gestion politique d'une crise.

Revenons sur le diagnostic : « L'incompréhension, par les jeunes de banlieue, de cet imaginaire national, et le déchaînement de violence appuyé sur cette incompréhension, trouve son explication dans la victoire de la conception sociologique de la culture sur sa conception philosophique. »

Voila notre philosophe en appeler à la mobilisation patriotique de la philosophie, puisque ce qui « ne va pas » chez les banlieusards, ce n'est pas qu'ils sont acculés à l'économie souterraine par l'exclusion sociale et la stigmatisation raciste, mais ce simple fait qu'ils ne s'imaginent pas français, qu'il ne partagent pas « l'imaginaire national » d'une France qui, en fin de compte, n'existe pas (on reste dans l'imaginaire, dans l'idéologique, et pas dans les faits historiques) : celle qui se dit fraternelle, égalitaire, libérale...

Mettre au pas les banlieusards tout en les faisant rêver au son de la Marseillaise, les amener à croire aux mensonges colonialistes sur la volonté civilisatrice de l'Empire français, les faire oublier l'esclavage passé dans l'espoir peut être de faire oublier qu'un black sans-papiers c'est en quelque sorte un esclave post-moderne ... tel serait, contre le sociologue critique, la tâche d'une philosophie devenue véritablement chienne de garde du national-frontisme.

Pour Redeker « les jeunes de banlieue ne disposent plus d'aucun concept du citoyen ou de l'homme pouvant faire office d'idéal régulateur ».

De fait : puisque la stigmatisation raciale et sociale les rejette de la citoyenneté, dès lors l'idéal régulateur promis par la République n'apparaît plus que comme un mensonge, faute de concrétisation socio-économique. Ce que le philosophe idéaliste en diable voulait éviter comme la peste, à savoir la critique sociale, revient ici au galop. Mais en sus, je suis plutôt porté à croire que, précisément parce qu'ils se mettent en rogne et provoquent les émeutes, ces « jeunes de banlieue » prennent conscience de leur manque de citoyenneté, et aspirent , plus qu'elles ne rejette, à l'intégration. Bien sûr, cela ne se dit pas en termes philosophiques, ni même dans le langage savant du sociologue ou du militant politique. Il faut lire la parole des banlieusards là où elle se trouve, c'est à dire dans leur propre production culturelle. Ce n'est certes pas du Shakespeare, ni du Racine, mais cela parle quand même et dit les choses en toute clarté.

On aura compris que j'évoque ici ce qui se trouve dans le collimateur de Grosdidier et ses compères, à savoir le rap.

N'idéalisons pas ce genre musical, qui produit sans doute – parce que c'est une forme d'expression spontanée dégradée en produit commercial – pas mal de déchet. De plus, exprimant une révolte ambivalente, le rappeur adopte souvent une posture sexiste ou gangsta... mais un discours politique existe dans le rap, même s'il n'exprime qu'une forme élémentaire de la rébellion : conscience de la ségrégation, conscience de la stigmatisation raciale (et par là, une construction d'une identité ethnique, se fermant sur elle-même peut-être en un contre-racisme perçu, ou décrit, par un racisme à rebours), conscience de l'exclusion économique et conscience de la violence de l'Etat.

Cette conscience spontanée ne mène évidemment pas à la lucidité stratégique : l'ennemi reste indifférencié puisque elle se définit dans des termes ethniques – confondant citoyenneté française et appartenance raciale (le français étant supposé « causasien » - qui font écho à la xénophobie raciste du Front National. A noter cependant que ce parti est, plus que la France elle-même, la cible des ardeurs rappeuses. Ce qui est haï est le racisme, et la France, en tant que nation, n'entre dans le collimateur qu'en tant qu'elle trahit les espérances du migrant, qu'elle trahit les valeurs dont elle se drape avec une dignité toute feinte.

Affirmant que

« La disparition de ce type d'idéal, horizon reconnu et intériorisé par tous, est un résultat de la domination de la vision sociologique de culture – «les» cultures – sur la vision philosophique – «la» culture. La surévaluation des cultures, de toutes les cultures, et le fétichisme de la différence l'accompagnant, entraîne un effet inattendu : l'impossibilité, pour des populations issues de cultures étrangères, de s'amalgamer à la culture nationale et républicaine de la France. »

Redeker semble inconscient du paradoxe fondamental de son assertion. En philosophe, il prône une vision universaliste de « la culture » par opposition aux visions particularistes « des cultures ». En premier lieu, il ne prend pas la peine de définir un tant soit peu cette notion de « culture »... les exemples qu'il donne montrent bien que ce qu'il évoque relève d'un champ culturel instituée comme « culture classique » dans une formation sociale donnée et à une époque donnée : ce serait la matière d'un enseignement destiné à former « l'honnête homme » du 20e (voire du 19e) siècle.

Elaborer philosophiquement le concept de « culture » suppose que l'on dépasse au moins ce particularisme là, sauf à supposer que certains peuples, certaines couches sociales, sont radicalement étrangères à cette notion et qu'il ne mériteraient que le qualificatif déshumanisant de « sauvages ».

Par ailleurs, à supposer que le concept de « culture » puisse se déterminer autrement que nominalement (comme noème issu d'une réduction phénoménologique des cultures) , on peut s'étonner du réquisit qui suit, à savoir l' intégration (par amalgame) à une « culture nationale et républicaine de la France », c'est à dire à une culture produite par une formation sociale et politique précise, une culture dont on nierait l'historicité pour en affirmer l'universalité. Cela ne manque pas de piquant, parce que dans une même phrase, le philosophe exige l'universalité d'un particularisme chauvin.

A moins de verser dans un impérialisme culturel qui ferait de la Francité le critère de l'Universel, le penseur reste embourbé dans l'aporie. Car c'est une aporie que de faire du nationalisme le remède au différentialisme culturel, puisque au mieux, elle consisterait à déplacer la problématique du relativisme des valeurs à l'échelle inter-nationale.

L'article de Redeker dénote une incroyable cécité qui ne s'expliquerait que par une volonté, implicite, un impensé ou du moins un non-dit, d'exclure de la République quiconque refuserait de se soumettre à l'impérialisme culturel des couches dominantes de la nation française. Redeker se montre ici aveugle à la réalité sociale du 21e siècle. Comme la quasi totalité des nations qui se refusent à l'épuration ethnique ou au génocide des minorité, comme toutes les nations européennes, la France est une société multiculturelle. Ce simple constat ne doit pas nécessairement conduire au communautarisme juridique, du moins dans la formation sociale spécifique qu'est la nation française (que l'on doit penser comme intégrée à l'union européenne), mais il devrait prendre en compte la légitimité d'une lutte, spontanée et désespérée, pour la reconnaissance, de la part de groupes socio-culturels exclus du bien-être et stigmatisés en raison même de leur hétérogénéité culturelle.

La philosophie, pourvu qu'elle se départisse de l'idéalisme métaphysique qui plombe l'article de Redeker, est outillée pour comprendre la crise des banlieues. Elle est peut-être même à même d'apporter quelques lumières à ceux qui, au sein de ces banlieues, cherchent à comprendre ce qui leur arrive. Je doute fort qu'elle puisse aider les pouvoirs publics et les ci-devants qui seraient peut être plus agacés par les mouches du coche et qui, de toute façon, ne consultent les philosophes que lorsqu'ils servent de cache-misère idéologique.

Je trace ici rapidement quelques pistes.

L'intégration sociale et politique procède par la lutte, lutte pour la survie – on se retrouve chez Hobbes et sa construction de l'Etat, on pourra aussi évoquer, à partir de prémisses radicalement différente, la théorie du contrat social chez Rousseau – mais aussi lutte pour la reconnaissance (que Rousseau évoque, comme estime réciproque, dans son discours sur l'inégalité) . Cette notion se retrouve chez Fichte puis chez Hegel, qui développe aussi une théorie de l'antagonisme par sa dialectique du maître et de l'esclave. Ce qui donne de suite la mesure des enjeux et celui du sacrifice à consentir si les exclus de la république veulent conquérir leurs droits. Le renversement matérialiste de Hegel éclaire incontestablement sur les raisons économiques de l'exclusion, tout comme il éclaire, de manière critique, la question de l'esclavage, question qu'il nous faudra dégager de l'idéalisme propre à une interprétation purement formelle des droits humains... dégageons aussi cette problématique des jugements moraux anachroniques.

On aura compris que nous devrons passer par Marx. Mais l'analyse en termes de lutte de classe ne suffit pas, d'autant plus que les révoltés relèvent plutôt d'un lumpenproletariat qui aspire plus à l'intégration (refus de l'exclusion) qu'au renversement des rapports sociaux capitalistes. Ce sera par un long travail politique que l'on pourra aboutir, franchissant l'abîme de l'effondrement des espérances communistes, à un passage d'une conscience spontanée d'exclusion à une véritable conscience de classe structurée et politiquement orientée. Mais tout ne s'achève pas avec Marx.

Sartre a élucidé les rapports entre la subjectivité d'une existence aliénée et de la conscience de classe permettant la compréhension active de l'histoire, et permettant une praxis révolutionnaire. Dans les banlieues se manifestent des phénomènes décrits dans la « critique de la raison dialectique » : passage de l'anomie sociale, de la sérialité à la fraternité-terreur (celle du clan, mais aussi celle du groupe révolutionnaire), complexité des phénomènes historiques alternant avancées et régression...

La théorie critique formulée par l'Ecole de Francfort permet d'élucider les rapports entre la sociologie et la philosophie, elle permet aussi une critique de la domination culturelle et une prise en compte de la multi-culturalité, au risque cependant de déboucher sur le provincialisme des « cultures-studies ». Axel Honneth réactualise la thématique de la lutte pour la reconnaissance et élucide la déviance sociale et la délinquance.

Pour en revenir à la culture classique, celle du 17e S, Spinoza pourra être d'un recours précieux, pour tout ce qui concerne l'économie des passions... et de Spinoza nous passerions à Toni Negri - banlieusards, acteurs de la multitude en marche contre l'Empire ? - mais aussi à ses critiques (D. Collin, J. Bidet, etc ) ... tout en passant par une pensée du républicanisme et de la multiculturalité.

un chantier encore largement ouvert.



rap rapeux
Saturday, December 3, 2005 12:59 p.m.


L'Etat français a la manie d'infantiliser ses citoyens en lui interdisant d'accéder librement à des textes, chansons, films jugés contraire à l'ordre public ou aux moeurs et donc de juger par lui-même ces auteurs « subversifs ». Une liste serait à dresser des textes, films et chansons censurés, dans la seconde moitié du 20e siècle, pour « outrages aux moeurs », « démoralisation de l'armée », « atteinte à la sécurité de l'Etat » ... en nos temps de laxisme moral, on pourrait croire révolu le temps des censeurs. (voir à ce propos une bibliographie sur la censure en France) Il est vrai que ce qui circulait sous le manteau jadis se retrouve, sans honte aucune, sur les médias, cryptés ou non ; il est vrai aussi que l'on n'évoque aujourd'hui la censure qu'à propos du négationnisme ou de l'incitation à la haine raciale, au point que les ultra-droitiers, contempteurs d'une hypothétique « idéologie politiquement correcte », se posent en défenseurs de la liberté d'expression. Voilà que du coup la droite « démocratique » réagit, joue les Anastasie et manifeste des velléités de coups de sécateur : par un retournement curieux de l'accusation, ce sont les victimes du racisme ordinaire qui se voient taxés de racisme, en raison de la violence de leur ressentiment.

Une certaine propagande avait eu soin – à l'occasion de la pseudo-agression raciste du RER – de stigmatiser « le racisme anti-blanc ». Naguère confiné dans la presse et le web ultra-droitiers, le syntagme en question se retrouve dans la grande presse et dans la bouche des démocrates. S'il y a de la haine raciale en France, les « blancs » en seraient victimes. Cible de la stigmatisation : les beurs et blacks, supposés coupables de « racisme anti-blanc », ou comme on le dit parfois, de « racisme anti-français » ce qui est un non sens puisqu'une citoyenneté ne peut se confondre avec une identité raciale, à moins de vouloir faire de la France une zone caucasienne d'épuration ethnique.

Dernière cible des censeurs, certains rappeurs accusés d'incitation à la haine raciale et à la violence anti-française. On oublie incidemment de rappeler que la nombre de ces rappeurs et de leurs auditeurs, bien que n'étant pas « de souche », sont nés en France et sont citoyens français : un racisme implicite surgit de ces polémiques : ne seraient pas « français de souche » ceux qui ne sont « pas blancs », ce qui aboutit à racialiser plus encore le ressentiment et la haine...

Pour en revenir à notre rapeuse musique. Le genre cultive il est vrai la violence verbale, mais les propos expriment et exploitent commercialement (il faut pas nier que cela relève d'un business ciblant une population soigneusement segmentée) un très fort ressentiment social. La sub-culture du rap s'exprime dans un violence rituelle, symbolique, par l'esbrouffe, le défi permanent, la provocation constante comme manière de tester l'interlocuteur, de jauger sa capacité de résistance et de se joindre au clan. On a affaire à une sorte de bizutage constant, un défi rituel – le break dance compétif en est une manifestation – permettant la survie et l'intégration dans une micro-société où chaque place doit être âprement défendue. Le rap relève d'une culture de résistance qui s'exprime par l'exacerbation de ce qui fait précisément l'objet de l'opprobe de la part des dominants. La culture dominante, indifférente à l'égard du lumpenproletariat et stigmatisant – en termes raciaux – les beurs et blacks, condamne-t-elle le politiquement incorrect, masquant les inégalités et les injustice sous le discours lénifiant de l'intégration ? Le rappeur riposte en se posant en rebelle radical, capable d'incendier les symboles républicains et de vouer aux gémonies le consensus social. Cela part d'un constat quotidien, celui de la violence, physique et symbolique, des couches dominantes.

Certes, les textes les plus extrêmes constitueraient éventuellement une incitation à l'émeute, voire au crime... le code pénal est assez outillé cependant pour permettre une action répressive si, par hasard, ces discours étaient provoqués dans une intention criminelle explicite ... mais ici il s'agit de l'expression artistique (mettons de côté ici les jugements esthétiques) d'un ressentiment social qui s'exprime par une violence plus fantasmée que réelle. Le passage à l'acte des banlieusard relève d'une dynamique dans laquelle les rappeurs ne jouent pas un rôle déterminant, même s'ils en font l'écho et expriment haut ce que nombre d'émeutiers ressentent dans la confusion d'une haine et d'une souffrance quotidiennement vécue. Savoir donner forme et raison à ce ressentiment pour en canaliser la violence, tel est la responsabilité politique et la tâche des rappeurs, pour autant qu'ils désirent faire autre chose qu'un business facile sur la révolte populaire.

La culture de la délinquance et de la criminalité organisée, le style « gangsta » et « macho » adoptée par certains musiciens « blacks » relèvent certes de l'aliénation politique, de l'intériorisation par la contre-culture des valeurs exacerbées du capitalisme. Le business illégal n'étant que le reflet underground du business légal : puisque le capitalisme prône l'enrichissement et la jouissance immédiate, pourquoi emprunter les chemins austères de la légalité, puisque l'intégration socio-économique est refusée par les classes dominantes, si l'on obtient les mêmes fins (l'argent, le pouvoir d'achat) plus rapidement et plus efficacement par les moyens illégaux et immoraux ? La moralité bourgeoise dévoile son hypocrisie lorsqu'on constate par ailleurs la violence réelle des rapports sociaux au sein de la bourgeoisie et dans l'univers économique : étalage éhonté de luxe, corruption, absence de scrupule moral et négation de toutes valeurs sociales, tel est le quotidien de l'aristocratie républicaine et de la jet-set. Dès lors, si la société prend comme modèle (par la publicité, les séries télévisées ou les succès stories de la haute bourgeoisie) les normes ploutocrates, comment s'étonner que ces mêmes contre-valeurs s'imposent, pour des raisons aussi commerciales, dans le show-business destiné aux blacks ?

Mais le rap visé par le député Grosdidier, ne relève même pas de ce show-business gangstériste ... sans prétendre en faire les héros positifs du peuple, on peut constater que les rappeurs visés développent plutôt un discours contre-culturel issu directement du vécu et des préoccupations populaires. La violence de ce discours, le machisme et l'anti-patriotisme exacerbés choquent évidemment l'establishment français et déconcerte le bourgeois bohème (ex soixantuitard) pour qui la contre-culture se cherche dans la world-music ou le protest-song des années 70. ... mais au-delà de ce qui est politiquement discutable, et qui résulte d'une absence de formation et d'encadrement révolutionnaire, à savoir le sexisme, et le ressentiment dégradé en haine pure du « céfran » et du flic. Un rapport dialectique s'établit entre le rappeur et le public, le musicien-parolier répercutant la subjectivité révoltée et aliénée tout à la fois des masses et la structurant en un discours radical, et le public se retrouvant face au miroir amplifié de ses ressentiment.

Il faudrait faire l'analyse exhaustive des textes visés explicitement par les censeurs : les extraits que l'on cite comme argumentaire sont décontextualisés au risque d'une déformation de leur sens. Une première lecture assez rapide des lyrics de Mr R diffusés sur internet (je n'ai pas eu le texte complet de FranSSe) indique une conscience politique élaborée, ciblant clairement un processus de stigmatisation raciale, une violence réelle, même si elle s'exerce symboliquement par le langage ou la ségrégation sociale, des couches dominantes française. Reste à savoir si cette conscience ethnique est dépassée en une critique lucide menée en termes de lutte de classes.

Plus que d'une question de moralité ou de patriotisme, c'est bien de cette force subversive que l'Etat veut se protéger. Se crispant sur un républicanisme frileux, et se drapant dans la dignité d'un patriotisme anachronique, la majorité voudrait bien étouffer, en la stigmatisant comme « racisme » et au prix d'une logique de dénégation de la violence raciale et coloniale, la voix des opprimés de la République. Il est évident cependant que la maladresse politique des députés de l'UMP est plutôt de nature à faire la publicité des rappeurs incriminés et, peut être, à booster la vente (ou le piratage ;-)) de leur disques.



douce France
Wednesday, November 30, 2005 01:43 a.m.


le mépris est au coeur du saccage des bidonvilles. Une scène de ce très beau film « l'esquive », de Abdellatif Kechiche, me reste en mémoire. Resituons le cadre : « Choisie pour jouer dans la pièce de fin d'année (scolaire), Lydia, (une adolescente typique de ces cités difficiles), répète encore et encore le texte du Jeu de l'Amour et du Hasard, qu'elle jouera coûte que coûte avec ses copains, malgré les embrouilles et les désaccords, malgré toutes ces « barrières culturelles » que l'on croit infranchissables... scène quotidienne dans la cité, ce petit groupe de lycéens se fait contrôler par la police, qui soupçonne l' « emprunt » d'une bagnole. Le ton monte un peu... fouille : le flic trouve le livre de poche : « Marivaux ??? c'est quoi cette merde ? » et de jeter le livre dans la boue.

Des mois d'effort partagé ruinés, pourrait on craindre, en une seconde : la vérité de la « République » se dévoile dans ce geste brutal : les jeunes de cités, cette « racaille », sont, pour la « République » indignes de Marivaux.

Le mépris du cancre pour la culture classique existe certes : dans ces lycées « à problèmes », les jeunes qui veulent étudier doivent aussi vaincre la pression du groupe, résister aux sarcasmes, répondre aux injures, prouver qu'ils ne trahissent pas la connivence de bande... mais peut-on s'attendre à autre chose que la haine de la culture lorsque celle-ci est elle-même méprisée par le pouvoir ? Il ne s'agit pas ici du geste (fictif, puisque c'est « du cinéma ») évoqué ci-dessus, mais de l'entreprise de décervelage méthodique du public par les médias audiovisuels qui sont, comme chacun le sait maintenant, simplement destiné à vendre aux publicitaires des « tranches de cerveaux » conditionnés et rendus disponibles au bourrage publicitaire.

A ce bourrage commercial de crâne (comment reprocher ensuite à ces jeunets de s'adonner au culte des « marques » - version postmoderne du fétichisme de la marchandise ) s'ajoute désormais le révisionnisme obligatoire de l'histoire coloniale, quand ce ne sera pas, le négationnisme pur et simple des crimes contre l'humanité – travaux forcés systématiques, tortures, massacres de civils - commis par l'Etat français pendant les guerres coloniales.

Adopté par le sénat, le projet de loi imposant l'enseignement des aspects « positifs » du colonialisme renoue avec des pratiques que l'on croirait révolue. Sans doute la présence française en Afrique et en Asie a un « bilan globalement positif », tout comme le communisme a un « bilan globalement positif ». Le législateur oublie curieusement de préciser en quoi le colonialisme fut « positif » (pour qui ? Pour les colons, pour le patronat français, pour la bourgeoisie locale compradore, pour le prolétariat des nations colonisées, pour les « sauvages » ?

Pour moi le principal aspect positif fut, paradoxalement, d'être l'occasion (mais ce n'en fut pas l'objectif) d'une rencontre inter-civilisationnelle enrichissante sur le plan culturel et relativisant nos préjugés. Pour les peuples colonisés, la contradiction entre l'universalisme des valeurs républicaines et la réalité brutale de la domination et du mépris a conduit à une conscience sociale et nationale, analogue au nationalisme émancipateur du 19e siècle romantique, qui fut le terreau des résistances anti-coloniales modernes. De même, la connaissance des autres civilisations permit, aux plus éclairés des européens, de se départir des préjugés raciaux ou culturels. Mais prétendre en faire un bilan positif relève de l'ironie : peut on considérer comme aspect positif du capitalisme, l'émergence d'une conscience ouvrière et prolétarienne capable de s'opposer efficacement à la rapacité du patronat ?

Naturellement, pour certains, la présence coloniale se traduisit par un considérable enrichissement économique résultant, bien sûr, du pillage des ressources, de l'exploitation des travaux forcés, ce qu'une conquête militaire des plus brutales a permis, car personne, même « sauvage » n'aime être asservi.

Sans doute passera-t-on désormais sous silence, dans les écoles, ce fait fondamental : l'entreprise coloniale fut avant tout une conquête militaire jonchée de massacres, de tortures et de souffrance, conquête dont le but était l'exploitation des ressources et des hommes au seul profit de la métropole. Véritables théoriciens de l'impérialisme français, Jules Ferry et Leroy-Beaulieu soulignent les arguments économiques :

les colonies sont des placements de capitaux. "Les capitalistes courent [...] de moindres risques dans les colonies qui sont des prolongements de la métropole" (Leroy-Beaulieu). D'autre part, les mesures protectionnistes tendent à fermer les marchés étrangers; les colonies offrent "à nos sociétés des matières premières à bas prix" et constituent "de nouveaux marchés pour le débit des produits manufacturés d'Europe" (Leroy-Beaulieu) "La politique coloniale est fille de la politique industrielle" (J. Ferry).

[ citations extraites de histoire de la 3e république, de Gérard Fourestier ]

Sans doute taira-t-on désormais que l'oeuvre civilisatrice de la France rencontra quelque résistance : même « sauvages » les peuples colonisés étaient héritières de cultures prospères. Sans doute oubliera-t-on que l'autonomie des peuples était, au 18e et 19e siècles comme aujourd'hui un droit fondamental. Sans doute oubliera-t-on de relever que ces droits furent violés au prix de massacres qui auraient valu à leurs auteurs, s'ils étaient commis aujourd'hui, les foudres du Tribunal Pénal International.

Il y a pire encore qui se prépare. J'apprends que deux députés (UMP) ont la prétention de faire passer une loi réprimant de trois ans de prison « l'atteinte à la dignité de la France et le l'Etat ». La proposition de loi est ainsi libellé :

« Art. 431-22. - Constitue une atteinte à la dignité de la France et de l'Etat, toute insulte, toute manifestation de haine, publiée, mise en ligne sur Internet, télévisée ou radio-diffusée, proférée à l'encontre du pays, de ses personnages historiques, des dépositaires de l'autorité publique ou de ses institutions. « Constitue une atteinte à la dignité de la France et de l'Etat, le détournement du drapeau national. « Art. 431-23. - L'atteinte à la dignité de la France définie à l'article 431-22, commise à l'égard d'une personne physique ou morale, est punie de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende. »

Ainsi la France deviendrait une vache sacrée, un emblème tabou d'un chauvinisme qui trouve son inspiration et sa forme dans la droite extrême. Sans doute devra-t-on prolonger l'intention de ces législateurs par la création d'un ministère de l'Amour, chargé de veiller aux ardeurs patriotiques du peuple français. A relever que cela ne concerne pas seulement les emblèmes patriotiques, mais aussi les personnages historiques : faudra-t-il désormais s'abstenir de toute offense à l'égard de Napoléon, despote dont le règne se solda par des millions de morts et fit de l'Europe entière la légitime ennemie d'une France impériale? Faudra-t-il s'abstenir de toute rancoeur à l'égard de Pétain, de Laval, de Doriot et d'autres personnages historiques ? Faudra-t-il museler la colère populaire et l'opposition politique, sous le prétexte qu'elle ne se prive pas d'injures ? Sera-ce une atteinte à la dignité de l'Etat que de démonter qu'elle n'est que l'instrument d'une domination de classe, qu'elle trahit les valeurs qu'elle prétend défendre, ou qu'elle perd sa légitimité en renonçant à garantir les libertés individuelles et la liberté d'expression.

Incapable d'assurer le bien commun, incapable de garantir la justice et le droit, incapable – parce que asservie aux intérêts privés transnationaux – d'assurer une quelconque souveraineté populaire, incapable de respecter les droits de l'homme, incapable de se dégager des pires tentations fascistoïdes, incapable de régler ses comptes avec ses crimes passés, l'Etat français, instrument servile de la néo-aristocratie du capitalisme avancé, hypothèque à un rythme accéléré sa légitimité, au point que l'on sent s'approcher le moment où, au-delà des petites émeutes sauvageonnes, une résistance radicale, peu importera alors sa « légalité », authentiquement révolutionnaire et prolétarienne, s'imposera comme une évidence. La France prétend volontiers à l'exception... je suis porté à croire qu'elle devient, à l'heure actuelle, une anomalie.



finky, encore et toujours
Tuesday, November 29, 2005 12:33 a.m.


Effaré, découvrant son Mr Hide, Finkielkraut dit, « Je recherche la vérité (…) Mais là, il s'agit de tout autre chose : du puzzle de citations qu'il y a eu dans 'Le Monde', surgit un personnage odieux, antipathique, grotesque auquel je n'aurais pas envie de serrer la main. Et on me dit, là le cauchemar commence, que ce personnage c'est moi. Je n'ai aucun rapport avec le personnage que dessine ce puzzle. » de ce constat, il conclut que « La leçon politique c'est qu'en effet je ne dois plus donner d'interview, notamment à des journaux dont je ne contrôle pas le destin, pour lesquels je ne peux pas contrôler le destin ou la traduction de ce que j'écris. » B. Lallement, sur son blog « Sartre », commente en ces termes : « Notre nouveau philosophe découvre, peut-être un peu tard, le poids et la signification des mots mais aussi que la philosophie, temps de l’interrogation et de la réflexion, ne fait pas bon ménage avec la scène médiatique, lieu de villégiature d’une métaphysique de l’éphémère. »

De la part d'un journaliste, le propos ne manque pas d'un certain piquant, car c'est admettre implicitement que le journalisme a peu de chose avec la pensée. Sans doute le caviardage de l'interview donné à Haaretz par le monde renforça l'image d'une interprétation raciste, plus qu'ethniciste, des émeutes, mais même si Finkielkraut rejette le terme de « sauvage » à propos des peuples colonisés, c'est bien le mot « savage » que l'on trouve dans Haaretz. Il y a-t-il trahison ou traduction hasardeuse du français vers l'hébreu, de l'hébreu vers l'anglais, de l'anglais vers le français ?

Un jeu de société – le « télégramme » - consiste à communiquer de bouche à oreille une phrase chuchotée pour s'apercevoir que la phrase énoncée par le dernier récipiendaire du secret n'a souvent rien à voir avec les paroles reçues en début de chaîne. Finkielkraut « raciste » ? Ce ne serait qu'une rumeur, un écho déformé, un puzzle grotesque, une légende urbaine ?

Si grotesque il y a, j'avoue le percevoir plutôt dans une défense embarrassée, maladroite, mêlée d'un persévérance obstinée dans l'erreur, une défense qui fait honte au professionnalisme des journalistes de Haaretz. Une manière mesquine de se débarrasser de la patate brûlante que l'on a soi-même cuite.

Soit. Le philosophe conclut qu'il ne s'y prendra plus dans les rets des médias, trop prompts à chercher le sensationnel quitte à caviarder et trahir des propos au destin incontrôlable. Le problème est qu'il persiste et signe, sur le fond, dans les – déjà nombreux – interviews qu'il accorde, à ces mêmes médias, après le scandale.... son discours opère un glissement : du racisme sous-jacent malgré les prudentes dénégations, il passe à l'ethnique, puis au culturel. La fracture qui détermine ce qu'il appelle le « pogrom antirépublicain » serait une irréductible faille culturelle génératrice d'une haine viscérale de « la France ».

En clair, il s'agit d'une histoire d'amour manqué.

Dans un certain sens Finkielkraut n'a pas tort, même si sa formulation prête à confusion et conclusions erronées. La République censée intégrer, et censé garantir l'égalité des droits et la fraternité se fait, dans le vécu quotidien de la suspicion policière et la stigmatisation sociale, particulièrement marâtre, disons le, mauvaise mère. Et quand un ministre de l'intérieur se permet de jouer de l'injure dans une campagne démagogique, faut-il s'étonner que, faute de cet amour, faute de reconnaissance de l'égalité et de la dignité, l'amour se tourne en haine ?

Il y a un paradoxe dans la révolte : elle est rejet – par les gestes émeutiers – de la république mais en même temps plainte et revendication des valeurs républicaines. Il suffit d'écouter ce qu'il y a au-delà de l'esbrouffe, de la violence et de la crudité rapeuse de l'argot banlieusard; Un appel désespéré, non pas l'amour maternant et infantilisant d'un assistanat social, mais d'une reconnaissance, une égalité à part entière, comme citoyen.

Il est vrai que les paradoxes comportementaux ne manquent pas : lutte pour la reconnaissance mais aussi repli dans la sub-culture banlieusarde (je ne parle pas ici d'identité ethnique ou religieuse, mais d'identité sociale mêlant condition sociale, classe d'âge, et marginalité surdéterminée par l'ethnicité (plurielle) et la délinquance.

A ce dernier propos, ce qui se passe, sur un plan sociologique, n'est pas si différent de ce qui se passait jadis dans la jeunesse des couches populaires : émergence de gangs ou de bandes, rivalités entre ces bandes, brutalités et bagarres, délinquance et vols de biens de consommation, alcoolisme ou drogue (la consommation de joint étant l'alcoolisme du 21e S), machisme et occasionnellement violences sexuelles. Tout cela se retrouvait chez les « apaches » du début du siècle, ou les blousons noirs des années 1950 et 60. Ce qui change peut être, comme facteur aggravant, c'est l'exclusion économique et la sous-prolétarisation, désintégrant tous les rapports sociaux (de classe) et familiaux.

Dans le présent saccage social, ni l'ethnicité ni l'hétérogénéité culturelle ou religieuse ne sont déterminantes, sinon comme facteur supplémentaire d'exclusion, non pas, comme le croit Finkielkraut, par un mécanisme de rejet ou de repli de la part des "racisés" (devenus "racistes"), mais par un mécanisme d'ostracisme de caractère raciste de la part des couches sociales dominantes, un ostracisme auquel - semi-consciemment sans doute - Finkielkraut participe.



les excuses de Finky
Friday, November 25, 2005 03:24 p.m.


Comme Dieudonné, Finkielkraut présente « ses excuses », invoquant le montage journalistique déformant ses propos.

Mais ce qui est dit reste dit, et les commentaires se réfèrent à l'article publié par Heeretz. Admettons que Finkielkraut ne soit pas le raciste que l'on pense.

Il n'empêche que la vision qu'il a des événements est particulièrement déconnectée de la réalité sociale. Nous sommes ici, mais c'est récurrent dans l'intello-lisier parisien, en pleine idéologie. Conclure des excuses par cette sentence « L'idée généreuse de guerre contre le racisme se transforme petit à petit monstrueusement en une idéologie mensongère. L'antiracisme sera au 21ème siècle ce qu'a été le communisme au 20e » nous dévoile ce coté obscur de cet idéologue, prompt à criminaliser la dénonciation de l'antiracisme, rejoignant les rangs d'une extrême-droite qui nous avait habitué, depuis longtemps, à ce discours.

Pour lui, il n'y a d'antiracisme légitime que lorsqu'il vise l'antisémite, et comme, pour lui, l'antisémite du 21e S est « black », il convient de discréditer l'antiracisme comme « une idéologie mensongère ».

Taguieff avait relevé, avec pertinence, les apories du couple racisme/antiracisme oscillant tour à tour entre l'universalisme civilisationnel (méprisant les autres cultures) et le relativisme communautariste. Mais ici la critique philosophique fait place ici à la propagande de la pire espèce.

Il faut dès lors s'interroger sur la fonction de cet interview accordée à un quotidien israélien. Une bonne part de sa conclusion se résume à une thèse : les émeutiers participent d'une haine antifrançaise, doublée d'antisémitisme. De là, il conclut que l'antisémitisme est, par nature, antifrançaise, parce que antirépublicaine. Comme cet antisémitisme supposé se masque de l'antisionisme de gauche (en fait, un anticolonialisme), toute critique radicale de la politique d'Israël relèverait d'une trahison anti-française.

Cette stratégie discursive est une réponse aux appréhensions, exprimée en Israël (et par Sharon en son temps) à l'égard de la vague d'agressions antisémites que l'on observa, il y a quelques temps, en France et dans d'autres pays d'européens. Par la bande, en accusant les français musulmans d'être étrangers aux valeurs républicaines, il tente de rapprocher la France d'Israël quitte à faire de l'adhésion inconditionnelle à Israël une des conditions (morales) de la citoyenneté française. C'est une conséquence du réquisit nationaliste des sionistes et de la conception ethniciste de de l'identité juive et de la citoyenneté israélienne. De tout juif est supposée une solidarité sans faille avec l'Etat israélien. Dans ce contexte, on peut se demander ce qui se passerait, si par aventure, un antagonisme irréductible d'intérêt existait entre la France et Israël.

On pourrait envisager l'hypothèse que, en regard d'une configuration géopolitique particulière, il serait plus intéressant pour la France de s'allier au monde arabe, quitte à délaisser Israël. Dans de telles circonstances, et dans la mesure où un allégeance politique à Israël est requise du juif, on peut se demander comment les organisations juives présentes en France pourraient faire face à ce dilemme : patriotisme français ou fidélité à Israël ?

On aura compris que resurgit ici une thématique du discours antisémite d'antan (celui dont Dreyfus fit les frais), un discours que l'on aurait garde de répéter : pour l'antisémite, le juif est supposé être plus fidèle à sa communauté qu'aux intérêts de l'Etat où ils résident, toujours un peu « en étranger », toujours un peu « inassimilable ». Mais ce soupçon antisémite se formulait dans un contexte socio-historique différent où était fantasmée une soit-disante « internationale occulte » des intérêts juifs.

Aujourd'hui, l'identité juive se cristallise dans un Etat bien concret soucieux d'affirmer sa légitimité et d'exporter, dans la diaspora, son idéologie nationaliste propre. Que cette idéologie prenne aujourd'hui, pour certains israéliens extrémistes, la forme d'une haine identitaire à l'égard de l'islam « terroriste » et « antisémite » par nature, haine doublée d'une cécité à l'égard du sort des Palestiniens, ne semble pas ou peu inquiéter ceux qui, parmi les organisations juives, se font les hérauts inconditionnels du sionisme.

Ce n'est heureusement pas le cas de la majeure partie des juifs d'Europe qui aspirent à la paix dans la région et à une solution équitable du conflit israélo-palestinien.

Quoiqu'il en soit surgit, dans le camp sioniste en France, un soupçon quelque peu symétrique par rapport au soupçon antisémite : des auteurs font état d'une stratégie concertée, en islam, d'invasion de l'Europe (J. Landeau, O. Fallaci , A. Del Valle), « invasion » par les courants migratoires, « invasion » idéologique et « invasion » militaire si besoin est. Les antiracistes et les humanistes seraient les « idiots utiles » de cette offensive antioccidentale. Cette vision paranoïde qui circule largement sur le web semble être une thématique récurrente de la propagande sioniste. C'est dans cette perspective que se situe Finkielkraut.



Finky dérape
Friday, November 25, 2005 09:35 a.m.


Scandale et effervescence dans l'intello-lisier d'outre-Quiévrain : Alain Finkielkraut, philosophe (certains en doutent) de son état commente dans un journal israélien les récentes émeutes banlieusardes. Ses propos sont pour le moins direct. Sélectif, le Monde relève quelques propos de cette « voix "très déviante" d'Alain Finkielkraut au quotidien "Haaretz" » : « On voudrait réduire les émeutes des banlieues à leur dimension sociale, y voir une révolte de jeunes contre la discrimination et le chômage. Le problème est que la plupart sont noirs ou arabes, avec une identité musulmane. En France, il y a d'autres émigrants en situation difficile. Ils ne participent pas aux émeutes. Il est clair que nous avons affaire à une révolte à caractère ethnico-religieux. ».

Plus loin : « On nous dit que l'équipe de France est admirée parce qu'elle est black-blanc-beur. (...) En fait, aujourd'hui, elle est black-black-black, ce qui fait ricaner toute l'Europe. ». « On a peur du langage de vérité. Pour des raisons nobles, on préfère dire "jeunes" que "noirs" ou "arabes" » etc...

N'en jetons plus. Le MRAP réagit ferme, en déposant plainte pour incitation au racisme. Lallemant, dans son sartrien blog, évoque à son propos un « racisme très ordinaire ».

Le nombre et le ton des commentaires qui suivent l'article du journaliste montrent que les avis sont plus ou moins partagés. Finkielkraut, héros de la majorité silencieuse, héraut de la résistance à l'antisémitisme, qui imprégnerait, selon lui, les afro-arabes de France sous la houlette de Dieudonné ? Ou salaud (terme sartrien s'il en est) jetant de l'huile sur le feu des cocktails molotov de Clichy-sous-bois ?

Premier constat, la haine – sociale, culturelle, raciale – déchire la société française. Qu'elle s'exprime en ces termes policés de la dénonciation du multiculturalisme, qu'elle se vocifère dans la crudité des insultes, ou qu'elle se concrétise dans la violence des émeutes, des attentats ou des agressions, le racisme est une composante fondamentale de l'éthos français : chaque « victime » accusant l'autre, naturellement, de racisme. Double regard donc que ce ressentiment victimaire transmué en haine de l'autre : on est toujours le « racisé » d'autrui.

Revenons sur les propos de Finkielkraut, pour ne pas se contenter des extraits qui font scandale auprès des lecteurs du Monde. Il faut se référer à l'interview publié par Haaretz . Cela permet de relativiser et de contextualiser les propos litigieux.

Emeutes : question sociale ou question raciale ?

« In France, they would like very much to reduce these riots to their social dimension, to see them as a revolt of youths from the suburbs against their situation, against the discrimination they suffer from, against the unemployment. The problem is that most of these youths are blacks or Arabs, with a Muslim identity. Look, in France there are also other immigrants whose situation is difficult - Chinese, Vietnamese, Portuguese - and they're not taking part in the riots. Therefore, it is clear that this is a revolt with an ethno-religious character »

Pour étayer son propos, Finkielkraut ne trouve d'autre argument que d'évoquer de « troublants précurseurs » de cette violence. Ainsi le chahut d'un public franco-algérien dans un match de foot (France-Algérie), le 6 octobre 2001. Finkielkraut prend soin de relever, tout en se jouant la scène du martyr de l'antiracisme, que l'équipe de France c'est « black black black » plutot que blanc, bleu, beur.. (ou que bleu blanc belge ?) comme pour faire accroître que le chahut s'adressait à cette équipe décrite comme négrifiée. Après cette remarque abjecte par son racisme à propos d'une équipe multiraciale (nombre de joueurs sont ni « blacks » ni « beurs ») dont 21 des 24 participants actuels sont nés en France métropolitaine (deux en territoire d'outre-mer), le philosophe trouve un autre indice : le rap... et la violence que cette musique véhicule : « Very troubling lyrics. A real call to revolt. There's one called Dr. R., I think, who sings: `I piss on France, I piss on De Gaulle' and so on.». Bref, un seul parolier, une seule chanson, et une seule phrase servent d'indicateur sociologique... sans doute pourrait on évoquer la violence raciale du rock identitaire franco-français... Certes, le rap rape, la loi du genre, mais si ce style écorché trouve écho dans les banlieues et sert de référent culturel à notre jeunesse dépravée, doit-on y voir un indice plus inquiétant que la violence du rock prisé naguère par les blousons noirs, aussi avide de castagne que les apaches (ainsi nommait on les voyous, bien de chez nous, de 1920) du 21e siècle ?

Sans aucun doute Finkielkraut préfère l'aménité de "la Marseillaise" qui ameute aux armes et promet d'abreuver "nos sillons de sang impur".

Une analyse critique de la culture rap serait certes bienvenue, mais elle requerrait certainement une investigation d'une autre ampleur que la remarque mesquine du philosophe.

Finkielkraut a le regard bien sélectif : il ne voit que ce qu'il veut voir, s' inquiétant, pour la forme, d'indices épars, sans lien entre eux sinon, bien sûr, le malaise social que ces événements peuvent exprimer.

Je pourrais donner raison à Finkielkraut lorsqu'il affirme que le ressentiment anti-colonial a peu à voir avec les émeutes... les banlieusards émeutiers ne répercutent pas, dans la rue, le discours anticolonialiste et antiesclavagiste de Dieudonné, tout comme ils ne répercutent pas l'antisionisme des militants de gauche. Leur colère est beaucoup plus viscérale, elle part d'un vécu quotidien marqué à la fois par la paupérisation économique, la stigmatisation sociale, et la criminalisation de leur état.

Paupérisation économique.

Les enquêtes sociales, qu'elles soient menées au niveau des statistiques globales (de l'embauche, du chomage) ou de l'analyse des trajectoires individuels montrent une corrélation entre l'exclusion du marché de l'emploi et l'appartenance ethnique, tout comme elles montrent une corrélation entre le mal-logement et cette même appartenance.

Dans ce sens il y a bien un facteur ethnique dans le malaise (euphémisme) des banlieues, mais ce facteur trouve sa source dans une ségrégation de fait, officieuse, occulte, voilée, masquée par la cécité officielle de la République à l'égard du fait multiculturel.

Comme la paupérisation est corrélée à ce regard racisant, la prise de conscience de l'injustice sociale passe naturellement par un ressentiment racial, ou ethnicisant : parce que, malgré la citoyenneté acquise de naissance ou par naturalisation, on se sent marqué, dans sa peau, comme « beur », « black », en tout cas pas blanc (puisque c'est en ces termes que parle le caucasien Finkielkraut), la conscience de soi passe de la citoyenneté à l'ethnicité, du regret de ne pas être citoyen à part entière on en vient à la haine brute, haine de soi, haine de sa banlieue, mais aussi haine fantasmée de l'autre, de ce pouvoir républicain qui rejette, insulte, exploite et stigmatise.

Stigmatisation sociale.

Il faut bien saisir ce qu'il y a en dessous des termes que l'on emploie. « Racaille » a fait flores, mais le scandale repose sur un malentendu : ce qui est stigmatisé ce n'est pas un comportement de voyou, une délinquance, une brutalité de moeurs, mais bien une origine sociale. La racaille c'est la « partie la plus misérable du peuple » dit le dictionnaire, et « la partie la plus méprisable » disait-on, du temps où l'aristocratie affirmait sans vergogne sa haine des basses classes... on dira aujourd'hui que la racaille est la part la plus méprisée du peuple en raison de son, de ses origines : origines sociales, origines ethnique, origine religieuse... Sans doute, Sarkozy ignore ses subtilités sémantique mais ce peuple pariah comprend, instinctivement, ce dont il s'agit : le mépris s'adresse aux mal-nés, par aux mal-faisants.

La stigmatisation sociale prend la forme de multiples vexations quotidiennes, allant des contrôles policiers au facies et à répétition (toujours nécessaires à l'égard de ces trafiquants et de ces voleurs) aux refus non justifiés de logement ou d'emploi. La stigmatisation sociale c'est aussi le délabrement péri-urbain. Ne glosons pas trop sur les méfaits d'un urbanisme de masse : le clapier n'est sans doute pas le meilleur cadre d'épanouissement humain, mais l'urbanisme post-le-corbusier des années 50 relevait à la fois d'un projet social – loger à bas coût et rapidement la masse des sans-abris résultant de la guerre – et d'une utopie : donner à chacun un logement fonctionnel dans un cadre où les espaces verts seraient préservé, grâce précisément, à la verticalité des ensembles. Beau projet qui nécessitait cependant un investissement social cohérent, rigoureux, en matière d'équipement public et d'entretien des biens collectifs. Cela marche bien durant les 30 glorieuses, mais en période de crise, les investissements de caractère collectif et sociaux chutent et les services sociaux périclitent.

La dégradation environnementale, où le vandalisme – réel – joue un rôle non négligeable, contribue donc à la stigmatisation de ces habitants qui peu à peu se sentent dévalorisé par un habitat trop et mal vieilli. Embourgeoisée, la fraction de la classe ouvrière qui réussit à préserver son emploi quitte les banlieues et optent pour un habitat pavillonnaire tandis que les migrants, prolétaires du capitalisme avancé, héritent des grands ensembles délaissés.

Rejet social, stigmatisation ethnique, relégation géographique : tout concourt à faire de la banlieue une zone de tension. Mais l'erreur serait précisément de stigmatiser la banlieue en le stéréotypant. On devra, pour mieux aborder ces problématiques, tenir compte des succes stories, des lieux ou des moments privilégiés où des projets sociaux, éducatifs, culturels aboutissent.

Criminalisation des banlieues

Les émeutiers sont traités de (et comme) des criminels. Certes, ressasse-t-on à loisir, il y a crime lorsque des incendies menacent la vie de personnes, mais à force d'insister sur les plus odieux des actes incendiaires (brûler des écoles, des crèches, des bus occupés par leurs passagers) l'opinion est amenée à juger de la même manière un feu de poubelle ou un jet de pierre. On sait que dans ces violences banlieusardes, les personnes – mis à part les forces de l'ordre - sont rarement visées en tant que telles.

Il y a une réelle brutalité dans les relations interpersonnelles (je ne parle pas ici de la répression des forces de l'ordre) dans ces milieux où la considération d'autrui se gagne par l'esbrouffe, le défi. On ne peut nier la brutalité du vandalisme et des incivilités ; on ne peut nier l'enlisement de couches sociales entière dans la délinquance organisée... mais cette méchanceté ordinaire me semble être répandue dans toute une société française, du moins celle qui n'est pas « policée », prise d'une frénésie compétitive et de jouissance destructrice et perverse. Témoin de ce délitement social, C. Dejours analyste inquiet de la violence sociale en entreprise.

Parlons justement de cette délinquance péri-urbaine... une micro-couche surnage, s'enrichissant avec facilité grâce au business illicite – trafic de drogue, recel, etc... mais cette activité illégale qui caractérise certaines banlieues n'est que la partie immergée d'un iceberg qui s'enfonce en fait dans les couches supérieures du corps social. Les consommateurs sont les victimes de la drogue, victime criminalisées par la politique prohibitionniste. Les dealers (qui ne sont pas nécessairement des consommateurs) des banlieues ne sont que l'échelon inférieur des réseaux trafiquants... cela ne diminue en rien leur nocivité, mais l' import-export est au main d'une criminalité mafieuse, bien mieux protégée, qui échappe curieusement au nettoyage au Kärcher.

Il y a d'autres « criminels » dans ces banlieues : les sans-papiers, clandestins soutiers du Titanic républicain, ceux que l'on enferme pour avoir espéré de l'Europe une vie plus digne et qui, pour survivre, vivent parfois, il est vrai d'expédients peu légaux, dont le travail au noir pour le plus grand profit d'un (petit et grand )patronat sur-exploiteur et semi-esclavagiste.

Ce sont ces petits-là que l'on désigne à la vindicte, parce qu'ils sont les boucs émissaires les plus faciles et les plus rentables, électoralement parlant.

Les autres, maffieux internationaux, requins de la finance, patrons voyous, politiciens corrompus, industriels véreux bénéficient d'une justice de classe bien plus clémente : ils ne vivent pas en banlieue.

Dernier point : la criminalité des slums n'a aucun rapport avec l'identité ethnique... elle a rapport avec la pauvreté et la marginalité, qui se double d'une stigmatisation éthnique si, conjoncturellement, les couches sociales économiquement les plus exploitées est exogène... il suffit de voir ce qui se passait et se passe dans les bas-quartiers misérables des villes ethniquement homogènes : délinquance, trafics, contrebande, drogue et alcoolisme y sévissaient et sévissent toujours.

antisémitisme et anticolonialisme

Faute d'analyse sociologique, faute d'études criminologiques rigoureuses, Finkielkraut trouve une arme facile pour stigmatiser les banlieusards émeutiers : ils sont de la même race que Dieudonné, ce « patron » de l'antisémitisme en France...

Finkielkraut surenchérit : la haine des émeutiers serait ethnique, antipatriotique (anti-française), antioccidentale, et surtout antisémite. Car sous-tendue par l'islamisme, sous-tendue par le ressentiment anticolonial, sous-tendue par la compétition victimaire entre juifs et négro-américano-européen. Voilà le crime majeur : être musulman. Car tout musulman est par vocation un antisémite en puissance. Autre motif de suspicion : être nègre. Car tout nègre, victime de l'esclavage et du colonia lisme concurrente des victimes de la shoah, ne peut qu'hair le juif. Evidemment cela est suggéré, avec les précautions oratoires d'usage, mais le mal est fait : de la conjonction de l'islam et de la négritude naît Farrakhan, naît Dieudonné, figure de l'antisémite post-moderne.

On pourra analyser le regard judéocentrique de ces événements et se demander dans quelle mesure cela ne relève pas d'une présomption et d'un complexe, passablement paranoïde, de supériorité.

Dans cette prose, je relève ceci : « But what does Dieudonne really want? He wants a `Holocaust' for Arabs and blacks, too. But if you want to put the Holocaust and slavery on the same plane, then you have to lie. Because [slavery] wasn't a Holocaust. And [the Holocaust] wasn't `a crime against humanity,' because it wasn't just a crime. It was something ambivalent. The same is true of slavery. It began long before the West. In fact, what sets the West apart when it comes to slavery is that it was the one to eliminate it. The elimination of slavery is a European and American thing. But this truth about slavery cannot be taught in schools »

Dans ces propos, il y a à l'évidence une mé-compréhension volontaire de la question de la mémoire africaine et afro-américaine du colonialisme et de l'esclavagisme.... En aucun cas il n' a été question d'assimiler l'esclavage à un génocide. Mais dans sa critique, Finkielkraut passe sous silence le fait qu'en droit international actuel, qui s'inspire de la pensée émancipatrice des Lumières, l'esclavage est considéré comme un crime contre l'humanité, à l'instar du génocide. Que l'esclavage existât en Afrique précoloniale est indéniable, comme il exista dans l'Occident antique et en Asie. Cela ne change rien au propos. C'est bien l'Europe judéo-chrétien et des Lumières, qui se devait moralement d'être porteuse des valeurs émancipatrices étendues à tout le genre humain, qui fut l'organisateur de l'esclavage mondialisé, entrepris à l'échelle industrielle et perpétué par la pratique des travaux forcés dans les colonies.

Il y aura cependant à discuter de ce regard moralisateur sur l'esclavage qui donne prise au relativisme, voire au négationnisme.

Ecartons nous de tout idéalisme. Finkielkraut signale "ambivalence" de l'esclavage : crime, oui, mais plus qu'un crime, il veut dire en fait "moins" qu'un crime... c'est un mode de production, une forme qui fut socialement acceptée d'économie, et qui est à la source d'un enrichissement considérable, en Europe et aux Amériques, enrichissement qui permit l'émergence du capitalisme. En tant que mode de production, l'esclavage entre en contradiction avec certaines étapes du développement des forces productives. Ce développement modifie les rapports sociaux et donc le regard sur les relations politiques et sociales. De sorte que ce qui était socialement et moralement admis à une époque devient moralement intolérable. Le fait est que la morale et le droit se construisent en corrélation avec les modifications des rapports sociaux. Il faut cependant sans cesse se rappeler que cette évolution ne découle pas de la bienveillance des possédants ou des dominants, mais de la lutte implacable que mènent les dominés pour leur liberté et la reconnaissance de leurs droits. Ce que Finkielkraut veut relativiser est, en fait, à charge du capitalisme, héritière d'un mode de production aboli non pas en vertu d'un soudain et inattendu progrès moral, mais en raison de contradictions internes qu'il fallait dépasser. La morale, le droit vient en surcroît et corrélativement avec les mutations techniques, sociales, économiques.

Faut-il rappeler à notre philosophe français la responsabilité de la France, comme puissance colonisatrice, dans actes de guerre qui relèveraient, s'ils étaient commis aujourd'hui, du tribunal pénal international de la Haye ? Et je ne parle pas de ce qui fut commis, en Algérie, au Maroc, au Madagascar ou en Indochine, après 1945 .

Une chose devrait être rappelée à notre contempteur d'un antisémitisme fantasmé. La conscience émancipatrice négro-américaine s'est construite d'abord dans et part l'héritage biblique, en assumant à son propre compte, le récit de l'exode et de l'esclavage du peuple juif, et de l'espérance messianique, d'une libération collective. Ecoutez les gospels ! Il n'y a-t-il pas ici l'indice d'une interpénétration des expériences collectives, d'une histoire dramatique, celle de l'esclavage, de l'exil et de l'exode, et celle d'une reconstruction de la terre promise ?

Une chose devrait être dite à propos de l'Afrique... il n'y pas d'antagonisme entre la négritude (marquée par l'expérience coloniale, le racisme et l'esclavage) et la judaïté (marquée par l'esclavage, le racisme, la shoah) : une délégation rwandaise visitait il y a peu le musée de l'Holocauste, à Jérusalem (je crois). Le but de cette visite, échanger l'expérience d'une transmission de la mémoire du génocide. Il y a là respect et écoute de l'un et l'autre et de ce respect et de cet écoute surgit une vision universelle, humaniste, d'une souffrance partagée.

Si effectivement, pour le juif, la Shoah est une catastrophe unique et incommensurable, le fait génocidaire, comme crime contre l'humanité, concerne toute l'humanité et ne se réduit pas à la Shoah qui reste l'expérience particulière d'un génocide particulier.
Chaque crime contre l'humanité, qu'il soit génocide, mise en esclavage d'un peuple, massacre ou torture relève d'un fait unique incommensurable du point de vue des victimes mais sa portée est universelle du point de vue de l'humanité, corresponsable d'elle-même.

Instrumentaliser ainsi la question de l'antisémitisme donne l'impression très nette d'une volonté délibérer de stigmatiser, sous ce prétexte, une communauté entière et de la rendre complice, malgré elle, du pire événement du 20e siècle. En fin de compte, une telle tactique adoptée par quelques intellectuels et quelques organisations supposées représenter la « communauté juive » (parle-t-on ici de communautarisme ?) conduira à discréditer l'ensemble des communautés juives et à rendre, non pas légitime, mais psychologiquement compréhensible un certain ressentiment, bien injuste il faut le dire, à leur égard.

S'il est un contentieux entre l'Afrique et Israël, il se résume en fait à ceci : avant l'abolition de l'apartheid, l'Afrique du Sud, bastion de l'anticommunisme en Afrique, était un allié inconditionnel d'Israël... et inversément.... mais cela concerne que l'Etat d'Israël, ou plutôt ses responsables politiques d'alors. Mais cela, n'a aucun rapport avec nos émeutes banlieusardes.



Ernest Mandel
Sunday, November 20, 2005 11:30 p.m.


Le statut de Ernest Mandel sur la scène intellectuelle est quelque peu paradoxale : il semble mieux connu à l'étranger, particulièrement en Amérique latine, qu'en Europe, et plus particulièrement en France et en Belgique. Il est vrai que « nul n'est prophète en son pays »...

Mandel (1923-1995) fut l'un des derniers intellectuels marxistes à assumer à la fois une recherche théorique fondamentale, et rigoureuse, et un militantisme politique au sein d'une organisation révolutionnaire. Généralement, qui assume la tâche militante réduit sa pensée à l'indispensable pour étayer une praxis où la stratégie domine. Mandel cependant ne pouvait se prévaloir d'un quelconque autocratisme, étant donné l'organisation de son organisation, le POS, (de la quatrième internationale).

Point donc de culte de la personnalité dans ce colloque-commémoration organisée – ce 19 novembre – par la Fondation Lesoil et la Fondation E.Mandel. Ce fut plutôt une suite d'exposés où l'académique voisinait certes avec l'évocation plus subjective d'une personnalité hors norme. Mais un débat critique, mené sans acrimonie aucune, permet aussi de cerner les limites et les questions laissées ouvertes dans l'oeuvre théorique de Mandel. On n'aura donc pas à craindre l'émergence d'un « mandélisme » figé.

200 personnes étaient réunies. Pour la majorité, des militants ou sympathisants de la 4e internationale, ceux qui furent ses compagnons de lutte ou ses collaborateurs et amis, mais aussi une nouvelle génération engagée dans la lutte anticapitaliste.

Comment résumer cette journée ? On y parcourut l'historique du mouvement trotskyste en Belgique et évoqua la pénétration clandestine au sein du parti socialiste, l'échec de l'entrisme, la naissance du mouvement antiatomique, les premières manifestations contre la guerre du vietnam, l'émergence d'un parti ouvrier socialiste, certes quelque peu groupusculaire mais intensément actif en milieu étudiant. On peut être frappé par la richesse d'une organisation qui, par son absence de dogmatisme et sa lucidité à l'égard de l'URSS, pouvait attirer nombre d'intellectuels peu enclins au stalinisme.

Le débat sur les rapports entre écologie et socialisme ne manque pas de laisser une curieuse impression pour qui a pu suivre de près les discussions au sein même du parti écologique (ECOLO) dont l'aile gauche soulevait, avant la rupture de 1986, une problématique très semblable. Certes, le colloque fut l'occasion de relever et d'analyser l'analyse théorique de Mandel en regard de la crise énergétique et de l'épuisement des ressources annoncées jadis par le Club de Rome. (rapport « halte à la croissance »). Mais au delà de Mandel c'est toute la théorie marxienne du développement des forces productives et des contradictions qu'elle amène qui se trouve questionnée, et au-delà, la perception marxienne des interactions entre l'homme et la nature.

Autre volet abordé, celui du devenir du capitalisme et la théorie des ondes longues. Mandel se refuse à un déterminisme absolu du développement des forces productives, et de l'innovation technologique. Comme l'écrit Michel Husson dans « la Gauche » : « Si Mandel parle d’onde plutôt que de cycle, c’est bien que son approche ne se situe pas dans un schéma vulgaire généralement attribué - et probablement à tort - à Kondratieff, de mouvements réguliers et alternés des prix et de la production. L’un des points importants de la théorie des ondes longues est de rompre la symétrie des retournements : le passage de la phase expansive à la phase dépressive est endogène, alors que le passage de la phase dépressive à la phase expansive est exogène. »

...nous en reparlerons.



connus de la police
Sunday, November 20, 2005 12:45 a.m.


80 % des mineurs interpellés seraient "connus de la police", affirmait la presse il y a peu. L'interprétation « évidente » serait que ces interpellés sont connus parce que délinquants. Agnes Herzog, vice-présidente du syndicat de la magistrature est d'un tout autre avis :

« Au tribunal de Bobigny, le chiffre avancé par la presse, qui relève que 80 % des mineurs interpellés sont connus, est absolument faux. Plus de la moitié des mineurs interpellés n'apparaissent dans aucune procédure auparavant. Si ce n'est éventuellement qu'ils ont fait l'objet de contrôles d'identité. Cela reflète au contraire le véritable harcèlement policier, dénoncé par ces mineurs d'ailleurs, dont ils font l'objet depuis plusieurs mois à travers des contrôles d'identité répétés, et non justifiés » (le Monde, mercredi 16 novembre 2005 ) Etre « connu de la police » signifie plus simplement avoir déjà fait l'objet de contrôles....

On peut se demander dans quelle intention le gouvernement, soufflant le chaud et le froid, s'acharne à criminaliser ce qui apparaît de plus en plus comme une colère sociale. Certes, certains émeutiers peuvent être des délinquants ordinaires ; certes, certains actes d'émeutes relèvent du code pénal, et certains de ces actes, comme les incendies de bâtiment ou de véhicules, peuvent être graves, ou avoir des conséquences dramatiques. Mais la révolte des banlieues ne relève pas en soi d'une activité criminelle organisée, même si des actes de violence commis relèvent, effectivement, du droit pénal. Pourtant, certains persistent à présenter les émeutes comme une guerre de gangs généralisée, une stratégie d'occupation de terrain par les trafiquants.

Par bonheur, la magistrature semble vouloir, en dépit des pressions du pouvoir politique, préserver l'état de droit. Le plus inquiétant cependant est l'approbation de l'état d'urgence par un électorat destabilisé et ameuté par Sarkozy contre ce qu'il persiste à appeler « la racaille », désignant du doigt, par les mesures spécifiques adoptées, la population étrangère. Le racisme se réveille : tel élu politique stigmatise la polygamie, désignant par là la population d'afrique noire, tel autre réclame la déchéance de nationalité pour les délinquants naturalisés Français, d'aucuns réclament la suspension des aides sociales pour les parents d'enfants impliqués dans les émeutes...

Les mesures gouvernementales sont une phase décisive du détricotage de l'Etat de droit et poursuivent un processus entamé dans le contexte de la lutte contre le terrorisme et désormais sur fond de banlieues embrasées.

Est-dire que les émeutes ne sont qu'un prétexte ? Je dirais plutôt l'occasion ; l'occasion de tester une politique répressive à long terme qui pourrait se diriger contre d'autres mouvements sociaux, et en particulier contre les luttes sociales et ouvrières. Etat d'urgence : qu'est-ce que cela signifie concrètement ? Le couvre-feu imposé sélectivement aux mineurs n'est qu'un aspect secondaire, en fait, puisqu'une telle mesure peut légalement être pris sans que fusse voté l'état d'urgence. En fait l'extension des pouvoirs policiers oblitère totalement les droits fondamentaux : perquisitions nocturnes autorisées, possiblités d'interdire les rassemblements, de fermer les salles et lieux de réunion. Agnès Herzog précise : « Les préfets peuvent ainsi interdire la circulation des personnes et des véhicules dans des lieux qu'ils déterminent. Ils créent donc des zones de sécurité dans lesquels le séjour peut être réglementé. Ils peuvent prononcer des interdictions de séjour contre certaines personnes. Le ministre de l'intérieur, quant à lui, peut assigner à résidence toute personne dont l'activité s'avère dangereuse pour la sécurité et l'ordre publics. »

En fait, ce que craint le gouvernement français, c'est que ces émeutes deviennent un véritable mouvement social, une révolte consciente d'elle-même, de nature politique. Par la stigmatisation xénophobe et la criminalisation du mouvement, le pouvoir cherche à marginaliser les émeutiers, à casser les liens éventuels de solidarité qui pourraient s'esquisser ça et là.



philosophes antiques à notre secours
Friday, November 18, 2005 07:39 p.m.


Quittons un instant les feux de l'actualité. L'exploration de la blogosphère m'a permis de découvrir une perle : le blog d'un professeur de philosophie dans un lycée français à l'étranger consacré à une lecture particulièrement émoustillante, intellectuellement parlant, de Diogène Laërce.

On sait que la "Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres", que notre professeur commente avec verdeur, est une source fondamentale sur la philosophie antique. Certes, la doxographie et les anecdotes sont à relativiser sur le plan de l'exactitude factuelle, mais ce qui importe, pour l'auteur du blog en question - appelons-le "Philalethe" - est que ces anedcotes font sens. Elles éclairent les doctrines des dits philosophes, et peuvent être pensées en regard des problèmes et des interrogations d'aujourd'hui.

Page après page, nous découvrons le monde des Cyniques, des Stoïciens, ou des Sophistes... Aristippe, Zénon, Eschine, Xénophon et Socrate nous deviennent familiers, à la fois très proche et très lointain, au point qu'on se laisse emporter par une certaine nostalgie de ce temps où l'on pouvait arpenter, pied nus, les allées du Jardin en quête de connaissance et de sagesse.



avant-garde
Wednesday, November 16, 2005 11:27 p.m.


« Une des raisons dans ces troubles n’est-elle pas d’ailleurs l’absence de toute organisation ouvrière capable de dégager les responsabilités, et donc de désigner la cible » (Jacques Cotta, in « la sociale , 15 novembre 2005»)- voir note 1

Une tactique récurrente des pouvoirs est de minimiser la portée d'un mouvement social en la criminalisant, en la réduisant à des faits de délinquance. On peut certes réduire les incendies volontaires à des faits de délinquance, voire à des crimes. On peut certes réduire les émeutes à de simples bagarres sans signification autre le défoulement collectif d'une violence propre aux malfrats. Faire des émeutes de 2005 une simple affaire de racaille et de voyou est, manifestement, l'attitude adoptée par le gouvernement, et par une grande partie de l'opinion publique qui soutient Sarkozy. Les paroles lénifiantes du président, le ton mesuré et courtois de Villepin, l'évocation de la misère sociale, du racisme et du devoir de respect mutuel est certes à porter au crédit d'un gouvernement en mal de légitimité sociale, mais les mesures prises – instauration d'un état d'urgence (qui permet des perquisitions nocturnes, la fermeture des salles de réunion et de spectacle, l'interdiction des rassemblements), l'application d'un couvre-feu, les expulsions des condamnés étrangers, la menace de suppression de l'aide sociale aux familles de jeunes impliqués dans les émeutes (instaurant ainsi une punition collective) – montrent bien que l'Etat brandit d'abord le gourdin avant de remédier aux causes des troubles.

On peut certes comprendre et approuver la sévérité des tribunaux lorsqu'elle condamne des majeurs coupables d'incendies volontaires aux conséquences lourdes.... il ne suffit pas de « vouloir faire comme les autres » pour se blanchir d'actes qui coûtent plusieurs millions à des entreprises, qui menacent la vie de personnes... mais la sévérité des peines suffira-t-elle à apaiser la révolte ? Les condamnations étoufferont-elles la haine?

Je ne parle pas seulement ici de la haine des « jeunes-de-cité », mais aussi et surtout la haine raciale qui surgit encore et toujours dans la France profonde, dans ces couches populaires, ou ces classes moyennes fragilisées, qui votent volontiers pour les nationalistes de droite extrême, et qui voient leurs fantasmes renforcé et implicitement légitimés par les propos et les actions du ministre de l'intérieur, ainsi que par les mesures gouvernementales dirigées contre les étrangers.

Que l'on veuille ou non, le conflit est ainsi « racialisé », en dépit – et peut être même à cause – des déclarations d'antiracisme de J. Chirac. Racialiser le problème, le réduire à une question de préjugés xénophobes, ou à un problème d'intégration, conduit à en oblitérer une dimension fondamentale, qui est d'ordre sociale. Certes la stigmatisation xénophobe sur-détermine la fracture sociale, mais c'est aussi la désagrégation sociale, la marginalité économique, la paupérisation et le chômage qui renforce le repli identitaire, renforce la haine raciale, renforce le ressentiment – disons-le franchement - « anti-français » tout comme elle renforce la haine xénophobe, haine sciemment entretenue par l'extrême-droite et les intellectuels qui font leur fonds de commerce de l'islamophobie et masque un racisme à peine voilé.

Comment dès lors affirmer une solidarité avec ces rebelles, tout en leur ménageant pas la critique. Car les émeutes – ne les appelons-même pas révolte – ne passent pas le cap d'une colère déchaînée, d'une provocation collective où se mêlent l'esbrouffe et la haine aveugle du flic, mâtinée d'une autodestruction suicidaire, un peu à la manière des émeutes de prison où les détenus brûlent leur propre matelas. Mais la démarche de rupture renforce d'autant plus cette marginalité qu'aucun discours structuré, de révolte ou de revendication, ne surgit. Certes, la souffrance et la colère s'expriment parfois, au hasard des interviews, sous le mode de la dénonciation sociale. Les personnes-relais, socialement et intellectuellement plus intégrées, celles qui sont volontiers conviées au débats médiatiques, adoptent certes le discours sociologique dominant, qu'ils intériorisent et répercutent plus ou moins consciemment.

Mais le constat sociologique de la misère sociale ne fait que conforter une appréhension experte ou compatissante propres, analyses subtiles mais avares en solutions concrètes, et en tout cas incapables d'une vision suffisamment globale pour remédier politiquement à l'ensemble de la crise sociale.

Les banlieues ont besoin de beaucoup plus que d'assistance sociale, d'aide économique et de présence policière, elles ont besoin d'une organisation capable de redonner sens à leur vie, de structurer leur révolte de manière positive et les représenter dans le champ politique.

Dans un numéro récent de « la sociale », Jacques Cotta analyse sommaire la crise des banlieues et en relève la responsabilité politique des pouvoirs en place : « On pourrait déclamer une liste à la Prévert pour tenter d’approcher les causes politiques de la situation actuelle. Abandon par l’État de son rôle régulateur et redistributeur des richesses, réformes des impôts laissant toujours un peu plus dans leurs cités sans avenir ceux qui y sont, dispositifs de la politique de la ville rognés toujours plus par les gouvernements Raffarin et de Villepin, associations asphyxiées hier par ceux qui les appellent au secours aujourd’hui ».

Mais la crise ne date pas d'hier. Depuis plusieurs années on pouvait pressentir l'éclatement, à travers des indices comportementaux symptomatiques d'une rupture sociale radicale : la volonté de vivre ensemble, en gérant les querelles et les conflits dans un relatif ordre social, n'existe plus. ... mais les gestes de rupture sont aussi des revendications, donc un appel à cet ordre social qui ne reconnaît pas comme sien, comme faisant partie du corps social, les générations « issues de l'immigration », principale composante des population des cités. Dans une certaine mesure, les gestes d'incivilité, et la violence émeutière, relève d'une lutte pour la reconnaissance. C'est : « Je suis prêt à tout, y compris à passer pour criminel, pour qu'on me regarde, qu'on me considère », et déjà, être perçu comme une menace pour l'ordre établi, c'est – subjectivement – un premier pas vers la reconnaissance.

La colère exprime une révolte en soi. Mais peut-elle devenir une révolte « pour soi », une révolte consciente d'elle-même, peut-elle déboucher sur une conscience politique qui ne soit pas l'affirmation d'une identité « socio-racial », d'exclu, de « sans-droit » ? Une conscience politique qui puisse s'exprimer sous la forme d'une solidarité de classe plutôt qu'une connivence de clan ?

Il faut bien constater que ce terreau social est déserté par les formations politiques, y compris celles de gauche, obnubilées par les performances électorales et incapable d'organiser les masses. Les enquêtes sociopolitiques de terrain avaient justement montré la capacité du Front national de pénétrer la France profonde. Cette capacité de pénétration fait cruellement défaut à la gauche, parti communiste y compris, qui n'a désormais, depuis qu'elle relégua la question de la lutte de classe, et son corollaire, la question du pouvoir prolétarien, aux oubliettes.

note 1

Loin des nostalgies révolutionnaires des maoïstes , « la Sociale » prône une refondation des valeurs sociales de la République. Composante de la gauche républicaine, « la Sociale » développe une critique acerbe de la social-démocratie dévoyée comme du libéralisme.



Rêve-au-lotion : crise et paroles lenifiantes
Tuesday, November 15, 2005 10:44 a.m.


Les propos de Jacques Chirac – que l'on attendait en vain depuis trois semaines d'émeutes – avaient tout de la lotion lénifiante : les enfants de la République, du moins ceux que Sarkozy traitait, et traite encore, de « racaille » pouvaient se sentir réconforté de ces belles paroles : « Nous ne construirons rien de durable sans le respect. Nous ne construirons rien de durable si nous laissons monter, d'où qu'ils viennent, le racisme, l'intolérance, l'injure, l'outrage. Nous ne construirons rien de durable sans combattre ce poison pour la société que sont les discriminations ».

Soit, on ne peut que opiner, mais on peut douter, sur le terrain, à la fois celui des banlieues que dans la jungle économique, que ces paroles lénifiantes ne soient pas lettre morte. Les discriminations, à l'embauche et au logement, ces discriminations qui enferment les habitants des cités dans le ghetto, font partie du quotidien, au point qu'elle s'en trouvent banalisées, assumées comme une évidence par les victimes eux-mêmes. Certes, des success stories existent mais précisément parce que l'on présente comme des success stories, donc comme le récit exemplaire d'un possible-malgré-tout, elles confirment la normalité discriminatoire. L'égalité républicaine ne résiste pas à la concurrence sociale au point qu'on n'ose plus parler d'égalité de droit, mais d'égalité des chances, faisant du système social une loterie générant l'inégalité de droit.

Outrage et injures sont aussi le quotidien de ces « voyous ». Il faut bien dire que la « racaille » a l'injure facile, c'est même un mode de vie et d'exister, celui de l'esbrouffe, du défi permanent, de la provocation constante : tout animateur, tout prof, tout détenteur d'une quelconque autorité institutionnalisée, en fait l'expérience, l'expérience brutale, amère, d'une jeunesse carapacée à force de désamour, à force de mépris. La lutte pour la reconnaissance passe par le défi, un défit où un mot apparaît constamment comme une revendication : « respect ». Seulement le hic est qu'il faut « leur apprendre le respect » à ces voyous : respect des lieux publics, respects des parents et des adultes, respect de la loi.

Constat amer des cités délabrées : tout équipement public, tout lieu commun (couloirs, cages d'escalier, boites aux lettres etc) se voit rapidement dégradé, dévalisé. La surenchère de tags, marqueurs territoriaux, témoigne de cet irrespect ordinaire. Mais d'autre part, est-ce aussi respecter le peuple que de le confiner dans cette image de délabrement urbain. Les grands ensembles architecturaux édifiés dans l'urgence de la crise du logement des années 50-60 , vieillissent mal, car plus que l'habitat pavillonnaire, plus que le tissu historique des cités anciennes, ils exigent un investissement public et privé important, en matière d'entretien, en matière d'équipements urbain et sociaux. Or c'est cet investissement social, ou socialisé, qui fait défaut. Conséquence des privatisations à tout-va ?

Certes on peut dire que les jeunes incendiaires coupent la branche sur laquelle ils se perchent en détruisant le peu de ces équipements sociaux : la destruction des transports publics, le vandalisme et le pillage des bureaux de poste, des services de proximité, des grandes surfaces, tout cela contribue à isoler plus encore les « cités » de la Cité.

La révolte passe-t-elle nécessairement par l'autodestruction ?

Il y a une part de suicide social de la part de la fraction la plus désespérée des émeutiers.

Le criminologue ou le policier pourra relever le rôle des gangs organisés. "Nous ne voyons aucun lien dans ces violences avec des institutions ou des préoccupations religieuses", déclare le directeur général de la police nationale (DGPN), Michel Gaudin dans une interview au journal Le Monde. "En revanche, le lien avec la criminalité de droit commun est établi, puisque la police connaissait déjà 80% des interpellés."

Certains en doutent. Les gangs très organisés cherchent plutôt la discrétion et pourraient au contraire avoir un rôle de « pacificateur musclé », voulant ne pas attirer l'attention des autorités, mais par ailleurs, des luttes territoriales, dans lequel la culture de l'esbrouffe joue son rôle, peut être un facteur de désordre. Il est certes possible que la plupart des émeutiers impliqués dans des violences contre les biens ou les personnes fussent *aussi* des délinquants ordinaires. Mais ce les mêmes facteurs sociaux favorisent le passage à la délinquance et la révolte.

Comment interpréter l'émergence des gangs ?

La « bande » est un phénomène récurrent caractéristique de l'adolescence qui recherche une autre forme de socialisation que la famille et trouve en ses pairs l'occasion d'affirmer son identité. La recherche du même, cette homophilie (pas nécessairement sexuée) à travers une socialisation de clan, permet au jeune de s'éprouver une structuration sociale, d'assumer une discipline surgissant dans un groupe hiérarchisé. Si la société ne parvient plus a organiser ce passage quelque peu initiatique – on notera l'absence des organisations de jeunesse (scoutisme et similaire) dans les cités – le terrain est ouvert aux groupes spontanés qui prennent l'allure de gangs. Le délabrement économique et social favorise à son tout le passage à la délinquance, puis à la criminalité. Passage que la stigmatisation sociale consécutive à la répression policière renforce.

Selon Francois Dubet, in « A propos de la violence et des jeunes » Culture et conflit n°6, la socialisation sous le mode du gang « suppose que les acteurs, les jeunes en particulier, ont la capacité de construire d'autres modes d'appartenance d'autres identités collectives face au monde qui se désorganise et se défait. Dans cette perspective, les bandes de jeunes sont une réaction "normale" à la désorganisation sociale. Elles reconstruisent des microsociétés et des microcultures là où la "grande" société n'est plus en mesure de le faire. Elles créent une solidarité et des règles là où la société n'est plus capable d'en proposer. »

Tout favorise cette dérive gangsta : la culture populaire s'émiette en sous-cultures segmentées selon les modes et les styles de vie imposés par l'industrie culturelle et de la mode. Il y a un style obligé de socialisation auquel le jeune, inséré malgré lui dans son milieu, ne peut échapper : le hip hop ou la mode gangsta s'imposent comme normes vestimentaires et comportementales. A ce simulacre d'intégration par la mode, à la réponse régressive de la socialisation clanique, l'Etat, supposé intégrer par l'école, a depuis plusieurs années renoncé aux efforts que cette intégration implique. Il reste les belles paroles et les mesure d'urgences, mesures ponctuelles, provisoires, qui restent, faute de crédits, faute de permanence dans la volonté politique, lettre morte à long terme.

Le fait est que l'école n'assume plus sa fonction de transmission culturelle et d'intégration sociale, en butte à la fois, aux dérives comportementales des élèves en rupture de scolarisation, ou à l'incapacité des parents socialement et économiquement les plus défavorisés d'assurer le relais, à domicile, du travail scolaire, mais aussi à cause du discrédit de l'école publique en faveur des filières privées d'enseignement. La privatisation scolaire est la réponse apportée par la bourgeoisie et pour la bourgeoisie à la crise scolaire. Elle s'inscrit dans une logique de marchandisation du savoir, qui finalement, fait des écoles publiques et des filières professionnelles et techniques, des zones de relégations des couches sociales les moins facilement scolarisables.

Pour pallier la dé-socialisation des jeunes, Jacques Chirac suggère la création d'un service civil, facultatif, qui serait une période de préparation à l'insertion socio-professionnelle. Reste à considérer l'organisation pratique de ce service civil, qui pour être facultatif, risque de ne pas concerner ceux qui devraient justement en bénéficier ou pourrait être perçu comme un emploi au rabais. D'un autre côté l'instauration d'un service civil obligatoire pour tous serait perçu comme une servitude. Autre chose, la télévision cite un chiffre de plus ou moins 50.000 jeunes qui pourraient être intégrés dans le service civil. De ce chiffre, 10.000 releveraient de la défense (programme armée seconde chance), et 20.000 releveraient de la police, comme "cadet de la république", ce qui veut dire que des 50.000 civils mis au services, 60 % seraient intégrés, d'une manière ou de l'autre, dans l'appareil répressif, défensif ou préventif, si l'on veut, de l'Etat. les 20.000 emplois restant étant dévolus aux secteurs sociaux, médicaux ou culturels...



Racaille et voyous
Saturday, November 12, 2005 03:33 p.m.


Plus que jamais « les mots sont importants » : prononcés par le ministre de l'intérieur, le terme de « racaille » à propos des jeunes banlieusards aura contribué à l'incendie sociale. Certes, on peut estimer que les actes de violence, les incendies volontaires comme les jets de pierre sur les forces de l'ordre, ou le caillassage des voitures de pompier sont dignes d'une « racaille » et relèvent de la voyouterie. Ce vocabulaire cru semble relever du sens commun, ce qui ne veut pas dire qu'ils conviennent dans la bouche d'un ministre où ces termes prennent l'allure d'une provocation délibérée.

Qu'est-ce que « la racaille ».? C'est la. « partie du peuple la plus pauvre, considérée comme la plus méprisable », affirme le « Trésor informatisé de la langue française » , l'Académie française est plus rude encore, dans son édition de 1832 : «La lie et le rebut du peuple, ce qu'il y a de plus vil et de plus méprisable dans la populace ». Bref, on est pas une « racaille » par ses actes, mais par son origine. Nous subodorons ici le mépris de l'aristocrate, le dédain du riche, la haine bourgeoise à l'égard de ce sous-prolétariat que sont ces « jeunes » issus de l'immigration. Double stigmate : tu es pauvre et tu est immigré ou fils d'immigré, en tout cas pas européen de souche, une simple mauvaise herbe, chienlit parasitant la terre de France. Dès lors, montré du doigts depuis des décennies, laissé pour compte de la prospérité économique, socialement enfermé dans le ghetto des banlieues, discriminés sur le plan de l'emploi comme du logement...l'enfant des banlieues n'aurait d'autre destin que de se faire, un peu, beaucoup, passionnément voyou. Heureusement, cette destinée socialement fatale ne concerne qu'une minorité des jeunes banlieusards, mais la stigmatisation et le préjugé social et racial les touche tous : combien de bonnes volontés, avides d'intégration, ne furent pas découragées et enlisées dans la logique de la marginalité ?

Reprenons notre trésor linguistique et cherchons-y le voyou : « Homme généralement jeune au comportement grossier et provocant, de mœurs douteuses et sans moralité », « Gamin des rues mal élevé, malpropre », « Homme sans scrupules ni moralité »... a noter que l'Académie française définit ainsi le voyou : « n. m. Gamin des rues. Il se dit, par extension, d'un Homme mal élevé, grossier. Il est populaire dans les deux sens. »

Voilà à qui la République a affaire : à des gamins de rue tournés en incendiaires. Gamin, on l'est par l'âge, et l'on se retrouve dans la rue parce qu'elle offre un espace plus hospitalier que certains logements, ceux des pauvres justement : exigus, surpeuplés, insalubres... on est dans la rue parce que la rue appartient au peuple. La rue est l'espace de la vie publique, un lieu de passage, d'échanges, de trafic, de la publicité et aussi de la manifestation du politique, c'est un territoire neutre dont les bandes, devenus gangs, prennent volontiers possession au détriment du peuple, c'est un lieu aussi que les pouvoirs veulent contrôler. Le contrôle parental et privé s'y efface au profit du contrôle social. Mais que ce dernier s'efface ou démissionne, la rue devient le théâtre de tous les désordres.

Désordres. Comment qualifier cette rébellion spontanée des « voyous » ? Normalement, des voyous s'arrangent entre eux, partageant le territoire en gangs rivaux, aménageant le territoire de manière à préserver les trafics illicites de la sollicitude de la police. Sans doute une part de la violence urbaine, les émeutes de quartiers ou de banlieue, servent à soustraire les quartiers à l'ordre républicain. Pour éviter les problèmes, la police renoncerait à pénétrer dans les zones réservées aux trafics clandestins, laissant installer un modus vivendi tacite. Les habitants se terreraient, partagés entre la peur du gendarme et celle des gangs de voleurs.

Mais à présent les désordres prennent l'allure d'une révolte. Une révolte provoqué par un incident mal interprété et gonflé par la rumeur, une révolte attisée par les provocations d'un politicien. L'incendie s'étend de quartier à quartier, de cité à cité, dans une surenchère fatale, et gagne désormais les pays voisins. Certes, la révolte ne s'étend pas aux autres couches sociales et n'a même pas le caractère d'une rébellion concertée. Il n'empêche que des gamins interviewés par les médias, presque tous soulignent la misère sociale, le ras-le-bol du racisme, du chômage, de l'exclusion,du mal-logement et la haine de tout ce qui peut représenter l'autorité, la « république », transports en commun, véhicules de pompier compris... La rupture sociale est consommée, et quoi de plus signifiant qu'un incendie volontaire pour marquer cette rupture.

Il est (trop) aisé de bouter le feu à des poubelles, il est tout aussi aisé d'incendier une bagnole, un magasin, une école ... le spectaculaire est assuré, les médias sont friands de flammes, au point que toute action de grève un peu dure s'accompagne de l'un ou l'autre feu. Brûler une bagnole peut prendre sens, sur le plan symbolique au moins, si l'on dépasse toutefois l'interprétation commune affirmant qu'il s'agit de bagnoles volées dont on veut se débarrasser facilement. En temps ordinaire, nombre d'incendies de véhicules relèvent de cette logique délinquante. Mais ici, cela prend l'allure d'un harcèlement délibéré qui prend pour cible un objet de consommation, certes cher mais aussi très courant. Une auto est un objet banal que l'on casse pour un oui, pour un non : il suffit de constater le nombre de véhicules détruits dans n'importe quel téléfilm d'action, pour admettre que, finalement, ce que les trublions détruisent n'est qu'un objet de consommation parmi d'autres. Pour les gamins, la bagnole n'est qu'un jouet qu'on casse et qu'on remplace et s'il traîne dans la rue, c'est qu'il appartient à tous et à personne, à l'instar du mobilier public, cible privilégiées des vandales. Pour les casseurs, les révoltés sans conscience politique et sans stratégie, il s'agit une surenchère dans la provocation : le geste de la main signifiant « vient ici que je t'casse ». On est au début d'un cycle bien connu : malaise social (ignoré ou dénié), provocation (politicienne), émeutes, contre-provocation (rebelle), émeutes, peur, renforcement du pouvoir et, avec l'assentiment des classes moyennes et de la bourgeoisie, instauration – possible – d'un pouvoir fort qui ne se privera pas de réprimer toute lutte sociale.

Symbolique des gestes répressifs. Une disposition répressive prise durant la guerre d'Algérie est réactivée, mais ici le couvre-feu ne peut avoir le même sens qu'en 1955 ou en 1961... Tempérons ici l'effet de scandale, qui n'a pas lieu d'être.

Il ne s'agit pas de réprimer une révolte politique, il ne s'agit pas de museler une population entière en l'empêchant d'agir politiquement, mais seulement d'empêcher des troubles dont on s'attache à dépouiller de tout sens politique. Un regard favorable au gouvernement pourra, sans déshonneur, voir dans les couvre-feu imposés une mesure de précaution. Ne s'appliquant qu'aux seuls mineurs et de manière assez souple puisqu'il n'est assorti d'aucune sanction (les mineurs pris la nuit sont reconduits chez eux – pour autant qu'ils ne soient pas pris en flagrant délit), on pourrait considérer la mesure comme une prévention, une protection des mineurs susceptible d'être victimes des violences ou entraînés, malgré eux, dans des actes dont ils ne sont pénalement et civilement pas responsables.

Soit. Faire régner le calme, avant de remettre de l'ordre dans les cités, est certes la première tâche d'un gouvernement responsable. Mais le calme ne signifie pas l'ordre et signifie encore moins la justice et l'égalité sociales.

L'éradication de l'économie souterraine, de la délinquance et de la criminalité organisée suppose un travail de fond qui remuerait de fond en comble le pays si l'on considère, pour le trafic de drogue, les intérêts en jeu et l'interpénétration du crime organisé, des milieux d'affaire et d'une certaine classe politique. Les voyous ne se trouvent pas nécessairement parmi la racaille et un nettoyage en profondeur – au Karcher – devrait atteindre ces couches sociales à qui justement l'aristocratie politicienne du jour doit ses privilèges. Mais de cela il n'en est pas question. Sarkozy et de Villepin restent fidèles à leur classe sociale : c'est bien à la lie du peuple et non aux gangsters de la bourgeoisie qu'ils s'attaquent.

Au peuple, incombe de s'épurer de ce qui le mine de l'intérieur et de comprendre que toute cette économie souterraine, cette délinquance ordinaire faite de trafics de drogue, de larcins, de bagarres entre gangs, et d'irrespect n'est en fait que la reproduction, dans les bas-fonds et les ghettos, de qui se passe aux sommets des gratte-ciels d'Amérique, d'Asie ou d'Europe, de ce qui se passe au nom du Capital et de la prospérité économique.

Au peuple, il lui reste de transformer la rébellion spontanée, purement émeutière, en révolte politique. Prendre conscience de la misère sociale est le premier pas d'une conscience sociale. L'identité de banlieusard s'imprègne jusqu'à présent une auto-stigmatisation sous le registre de la pure colère, de la haine érigée en mode d'être; « puisqu'on nous considère comme de la racaille, agissons en racaille, soyons voyous ». C'est inconscient et pas formalisé sur le plan discursif, d'autant plus que l'engagement dans les activités illégales aggrave la stigmatisation sociale, mais il suffit d'écouter l'art et la musique des banlieues, pour prendre conscience de cette volonté de se montrer plus voyou, plus gangsta, plus méchant que l'on désire être.

Quelle dialectique pourra renverser cette rancoeur en conscience politique qui ne soit pas celle d'une intégration aux normes telle que la rêvent droite et gauche politique ? Quelle avant-garde post-prolétarienne pourra canaliser ce potentiel en révolte de classe susceptible d'intégrer, non seulement ces blousons-noirs du 21e siècle, mais aussi l'ensemble du prolétariat français et européen ? Rêve gauchiste sans doute, mais qui sait de quoi l'Histoire est capable ? La Commune n'était-elle pas précédée d'émeutes de « vilains », de jacqueries sans lendemains, de tumultes canailles ? Rêvons toujours et encore, mais agissons aussi : le terreau n'est fertile qu'au prix d'un travail intense et difficile qui incombe précisément à ces partis qui se réclament de l'héritage révolutionnaire (ne laissons ni l'extrême-droite, ni les islamistes occuper ce terrain ) ... Ce qui germe ici ne plaira ni aux tenants de l'ordre mondial établi, ni aux adeptes de la normalité social-démocrate bien pensante, mais cela pourrait bien autre que l'image d'Epinal d'une révolution prolétarienne sous les bienveillantes auspices d'un marxisme léninisme anachronique, et bien autre chose que la révolte festive de la nouvelle extrême-gauche altermondialiste. Cela pourrait être le pire, cela pourra être le meilleur pour autant que la colère pure fasse place à la raison critique et à l'action politique radicale.



sur un non qui détonne
Monday, May 30, 2005 01:26 p.m.


anticonstitutionnellement... non pas au mépris de la constitution mais en défiance à l'égard de ce "traité constitutionnel" censé instituer l'union européenne... je n'analyserai point les centaines de pages du texte d'une "constitution", qui peut-être ne sera jamais appliquée, sinon pour en relever l'extraordinaire complexité.

Touffu, le projet n'a manifestement pas passé la rampe sociale, en France. Si l'on peut saluer, certes, l'intention d'inscrire les droits fondamentaux de l'européen, si l'on peut saluer la refonte des institutions européennnes et l'ébauche d'un Etat unis d'Europe, on reste sceptique - sauf à avaliser le crédo libéral - sur le volet "social et économique" du traité dont les détracteurs dénoncent l'orientation libérale.

Poser la libre concurrence comme le postulat fondateur de l'union européenne conduit à discréditer toute politique, nationale, régionale ou locale, qui viserait à protéger ses populations contre les effets pervers de la concentration économique. Cependant, les détracteurs de gauche de la constitution européennne n'évitent pas le paradoxe: comment assurer l'unité politique de l'Europe, indispensable contre-poids aux grandes puissances mondiales, sans garantir l'unité économique, donc la libre circulation des marchandises, capitaux et hommes au sein de l'union. L'erreur, sans doute, fut d'axer le développement de l'union européenne sur l'économie en laissant aux nations, de plus en plus dépossédées de leur souveraineté, le soin de pallier les effets sociaux du capitalisme et de gérer, de plus en plus difficilement, la sécurité sociale.

Le "non" français reste cependant ambigu : la droite extrême se replie sur le nationalisme frileux sous couvert de souverainisme, mais la gauche, quant à elle, exige plus que ce que donne le traité. Elle exige de l'Europe qu'elle garantisse l'héritage social des luttes ouvrières, qu'elle protège les acquis sociaux là où ils existent et étendent leur effet là où n'existent pas encore, bref, qu'elle assure une réelle politique sociale face au dumping que le patronat veut imposer en sa politique salariale sur les pays où le coût du travail est le plus bas sous menace de délocalisation.

En apparence, les résultats du référendum français consacre la victoire de la gauche extrême, ou du moins, confirme l'inquiétude sociale de la France, mais cette fronde, si elle destabilise la droite, isole aussi la France, qui risque de perdre son influence sur la scène européenne, au profit de nations plus libérales encore, et moins soucieuse de régulation sociale. Une Europe menée par un leadership anglo-germanique tout acquis à l'atlantisme et au libéralisme serait elle préférable ? rien n'est moins sûr. Sur le plan intérieur, la droite extrême pourrait s'en trouver renforcée. Cette ambiguité du refus du peuple français - oscillant entre frilosité nationaliste et générosité sociale - est certes un handicap, mais cette une contradiction est un réel défi pour la gauche qui doit pouvoir dépasser les nationalismes pour valoriser la dimension internationaliste des luttes sociales

Loin des querelles partisanes, l'extrême gauche et la gauche du parti socialiste devraient semer les fruits de leur campagne sur le terreau social européen et y susciter une résistance accrue au capitalisme. Le coût d'arrêt au moins provisoire donné au traité constitutionnel ouvre un nouvel espace aux luttes sociales : la crise politique de l'union européenne est une brèche ouverte dans la forteresse euro-capitaliste.



des blogborygmes tant qu'on veut
Saturday, May 28, 2005 10:59 a.m.


blogborygme : nom commun, masculin : dépositoire virtuel d'éructations mentales prenant généralement la forme logorrhéique d'un journal publié sur le web... se distingue du blog ordinaire par l'absence de prétention et une certaine auto-dérision

Peut-être est-ce ainsi que l'on pourrait définir ce blogborygme. Contraction évidente de blog et borborygme, le terme pourrait sembler péjoratif. Il n'en est rien, l'éructation virtuelle assure l'évacuation, indispensable à notre santé mentale, de la morosité quotidienne. Bref, c'est une forme subtile de résistance morale.

Et c'est bien l'intention et la fonction de ce "blogborygmes.free.fr"... créé par Saoul-Fifre et Tant-Bourrin, amateurs quasi oulipiens de jeux verbaux. Ils ont pêché ce nom dans le monde platonicien des Idées (en fait il n'est pas rare que animé d'une même problématique, les chercheurs d'idées convergent, indépendemment, vers une solution commune) pour s'apercevoir rapidement de l'existence du pitasien Blog-borygmes. Avec courtoisie et élégance ils me sollicitent l'autorisation de reprendre à leur compte l'expression... Ce que j'accepte bien volontiers.

"Blog-borygmes" reste un titre, pas une marque déposée, et le néologisme pourrait entrer - sans trait d'union - dans le Thrésor de la langue françoyse du 21e siècle... disons simplement qu'il y a un "copyleft" sur le mot... (je me souvient de l'irritation qui me prit constatant qu'un gourou -coacheur avait déposé le terme "épistémologie générale" censé définir sa méthode "exclusive")... A l'évidence, le blogborygme est dans l'air du temps : que 10, 100, 1000 blogborygmes explosent dans le cyberspace !

le plaisant site de Saoul-Fifre et Tant-Bourrin aborde avec un humour déjanté (ou disjoncté) les travers quotidiens d'une humanité et d'une animalité aliénées. Le blog est productif, l'éructation quotidienne, et sans prétention : il convient donc de le visiter, dès poltron minet pour sortir de la torpeur matinale ou dès 14 h pour échapper au coup de pompe postprandrial, et de saluer l'initiative en l'espérant plus durable que les coquelicots.



pape ôté
Thursday, May 12, 2005 09:43 p.m.


ouf, quelques semaines ont passé et l'on en parle plus. De quoi... du pape pardi ! L'agonie de Jean-Paul II nous a été exhibée jusqu'à l'écoeurement, chaque apparition du souverain pontife faisant l'objet d'hasardeuses spéculations sur son état de santé. A ce jeu médiatique, l'Eglise, se voulant moderne, s'y est prêtée non sans quelque complaisance, d'autant plus qu'une théologie de la souffrance - plus qu'une éthique de la compassion - s'en trouvait valorisée. A l'instar de Jésus christ, le pape vivait "sa passion" au point que son image se substituait, dans la conscience collective des cathos, à celle du Christ. l'Eglise n'a pas manqué de tomber dans la vénération papiste, un culte de la personnalité que Staline n'aurait pas renié même si l'objet du culte jouait la carte de la modestie et du renoncement. C'est qu'un pape, pour le catholique, est un passage obligé vers la compréhension du message christique, l'Eglise étant le seul garant de l'interprétation de la parole. Dès lors une personnalité humaine se voit ainsi investie d'une charge, d'une fonction outrepassant les limites de l'individu. Paradoxe de la représentation. Le chef suprême, infaillible gardien de la foi, n'existe que par une fragilité adroitement et cyniquement mise en scène : "regardez comme je souffre"... mais cette souffrance masque un énorme pouvoir, celui des secteurs les plus conservateurs, voire les plus réactionnaires, de l'Eglise, un pouvoir politique quasi occulte, celui d'un "opus dei" qui a su, grâce à Jean-Paul II, se positionner aux postes clés du Vatican.

Les journalistes n'ont eu cesse de rappeler les positions conservatrices - en matière de morale conjugale - du pape, se scandalisant, parfois à tort et à travers, du "refus de la contraception" voire du "préservatif"... ce discours qui met l'Eglise en porte à faux avec les pratiques du temps, pratiques largement acceptée dans les sociétés catholiques est certes réducteurs : le pontificat n'est pas qu'une litanie rigoriste et les papistes militant n'ont eu de cesse de rappeler la "modernité" et "l'ouverture" d'un homme qui, il est vrai, avance quelques pas vers d'autres religions. Jean-Paul II ne fut pas plus sexuellement rigoriste que ses prédecesseurs, son discours s'inscrivant dans la pure tradition catholique, il n'a fait que rester fidèle aux normes qui régissent l'église catholique. Le problème est l'inadéquation de ces normes lorsqu'elles outrepassent l'espace privé, celui d'une éthique de la conviction vécue par les couples catholiques, pour pénétrer le domaine de la "biopolitique", celui d'une politique de la famille, d'une politique démographique ou d'une politique de la santé.

C'est ici que les principes d'une laicité rigoureuse s'impose : le chef de l'Eglise catholique n'a d'autorité que morale et d'autorité que sur ses corréligionnaires et ne peut peser, de ce chef, sur les pouvoirs publics qui, hors des morales particulières, doivent s'assurer du bien être social, psychologique et physique de tou-te-s les citoyen-nes. Cette évidence, l'Eglise semble l'oublier lorsqu'elle appelle les fonctionnaires espagnols à la "désobéissance civile" face au "mariage" homosexuel. Certes nous pourrions discuter de la perrénité d'une institution séculaire dont la fonction essentielle - favoriser et préserver la reproduction, non seulement biologique - car il ne s'agit pas que de cela, loin s'en faut - mais sociale en donnant un cadre légal rigoureux pour la transmission du patrimoine et l'exercice de la parentalité - est reléguée à l'arrière plan dans l'union homosexuelle. Si l'on fait droit à la revendication d'une parentalité "gay", nous remettrions en cause un des fondements essentiels de nos sociétés, à savoir le caractère hétérosexuel d'une parentalité non dégagée de ses déterminations biologiques. Cependant ce "dogme hétérosexuel" inscrit dans l'institution du mariage pourrait être relativisé, voir réformé, mais cela signifierait ni plus ni moins le passage d'une civilisation à l'autre.

C'est sans doute ce qui constitue en fait la crise culturelle majeure de notre temps : la transformation profonde de la parentalité désormais dégagée, par l'intervention technique, de la sexuation naturelle, destructure l'ensemble des rapports sociaux. De cela, les conservateurs catholiques en sont conscients, mais ils oublient peut être que cette destructuration ne relève pas seulement d'un subjectivisme hédoniste, de caractère libertaire, qu'un simple rigorisme moral et légal pourrait contrer. Cette destructuration s'inscrit et est conditionnée par la nature même de nos sociétés industrielles et techniciennes, capable, au nom d'une rentabilité et du profit, d'assujettir la totalité de la vie - et ce y compris ces corps humains transformés en produit techniciens - à sa rationalité.

Devrions-nous penser la représentation du pape comme l'icône d'une paternité de substitution ? Le Tiers garant étatique devenant incapable de pallier aux effets délétères de la subjectivité libérale, celle qui sacrifie le bien commun aux particularisme des intérêts entrepreneriaux, l'opinion publique cherche refuge dans une figure papale à la fois rassurante par sa fragilité (Benoit XVI ne bénéficiera pas de cet atout) et par sa fermeté idéologique. Son successeur réaffirme, contre le "relativisme" cette fermeté, mais l'image qui se dégage de Benoît XVI sera celle d'une autorité absolue que nulle fragilité physique compensera. A cet égard, l'Eglise pourrait se comporter comme une incontournable force politique réactionnaire, et pas seulement sur les questions sexuelles, d'autant plus puissance que le matérialisme athée, abandonnant toute prétention dialectique et tout aptitude à la transformation sociale, est particulièrement affaibli, s'affadissant dans un hédonisme individualiste sans perspective historique.



panoptique : sur un tsunami médiatique
Thursday, January 6, 2005 01:35 p.m.


panoptique, ainsi se nomme le dispositif de surveillance pénitentiaire imaginé par J. Bentham.

Les medias nous ont submergés des images du raz de marée, images terribles, terrifiantes parfois, des prises de vue "graphic", comme on dit en pays anglo-saxon pour signifier que les images violentes ou crues peuvent choquer les spectateurs sensibles... la médiatisation de la catastrophe a joué un rôle important dans la globalisation "spontanée" de l'aide humanitaire : les professionnels des ong le disent volontiers. Ils ne doivent même pas faire appel aux dons, ce sont les citoyens (j'allais dire spectateurs) qui submergent les associations d'appels : "que pouvons nous faire". Et l'on donne, donne et redonne comme pour se dédouaner d'une impuissance coupable devant la puissance aveugle des dieux.

une chose a peut être échappé aux commentateurs qui relèvent la distorsion médiatique de l'évenement qui relèvent l'impact de l'audiovisuel - " Ce déferlement iconique est indéniable et joue un rôle décisif dans le déclenchement des actes caritatifs. Le désastre n'a pas à être imaginé, il est mis en images toutes faites et instantanément diffusées à des millions d'exemplaires dans les foyers occidentaux. Le désastre n'a pas à être pensé, il est présenté comme un événement horrible auquel il n'est question que de réagir." écrit J. J. Delfour dans Libération,du 6 janvier 2005. - c'est que ce qui nous a été donné comme image n'est pas en premier lieu le montage journalistique, mais le témoignage brut, pris sur le vif, spontané, sans montage et sans commentaire sinon les voix off des témoins et victimes horrifiées, de dizaines de vidéographes amateurs. Les camescopes ont agit ici comme un webcam planétaire, où l'événement se voit retransmis, par internet le plus souvent, sans la médiation des professionnels du journalisme. Le phénomène n'est pas entièrement nouveau : la mode des webcam avait depuis quelques années rendu poreux la frontière entre l'espace privé et l'espace public, et rendu possible et plausible la concrétisation d'un panoptique sécuritaire interactif en plaçant dans chaque foyer le "télécran" (cfr "1984" de Orwell) indispensable à une surveillance mutualisée. Ici, l'événement est globalisé par la transmission instantanée du témoignage brut : ce n'est pas seulement le caméscope qui est en cause, mais aussi l'appareil photo numérique, le téléphone portable (maintenant équipé d'un mini appareil photo), le SMS et le mail font office de support écrit de la chronique instantanée. La presse relève le rôle des blogs dans la transformation du rapport journaliste/public. Avec l'internet quiconque devient chroniqueur, journaliste, historien de l'instant autant que témoin public de ce qui se passe.

Dans une certaine mesure, nous revoyons paraître la figure symbolique du panopticon. Si dans le projet de Bentham le surveillant devient, par sa centralité, omniprésent et donc omnipotent, le panoptique postmoderne, transposé dans la vie civile (sorti donc de l'espace carcéral) inverse le rapport : c'est l'ensemble des individus qui partage la subjectivité de leur regard sur le monde. Tout événement particulier, la catastrophe localisée, devient planétaire à mesure de la transparence réticulaire des néo-médias.



Voltaire et le désastre
Wednesday, January 5, 2005 11:10 p.m.


A-t-on évoqué le "désastre de Lisbonne" qui secoua tant l'intelligentzia européenne du siècle des Lumières ?

Dans son poème satirique, Voltaire brocarde l'optimisme de Leibniz, pour qui la création divine ne peut être qu'une construction parfaite où tout est pour le mieux dans le meilleur des monde. Si le mal existe, et il existe pour Leibniz, cela ne peut que par la volonté divine de ne pas interférer avec les conséquences des causes premières. Dieu est une cause première, créant un univers mathématiquement parfait mais dont les événements déterminent des conséquences imprévisibles, certes, pour l'esprit humain mais s'inscrivant in petto pour ainsi dire dans le plan divin : les souffrances d'aujourd'hui sont les causes, ou l'occasion, d'un bien à venir.

Allez dire cela aux Lisboètes anéantis par le tremblement de terre de 1755, allez dire cela aujourd'hui aux Thailandais ou aux Indonésiens. Voltaire constate l'absurdité de la catastrophe, qui n'épargne ni l'enfant, ni l'innocent, et donne même l'occasion au pécheur d'accomplir quelque forfait, comme un pillage.

"Direz-vous: "C'est l'effet des éternelles lois
Qui d'un Dieu libre et bon nécessitent le choix"?
Direz-vous, en voyant cet amas de victimes:
"Dieu s'est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes"?
Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants
Sur le sein maternel écrasés et sanglants?"
L'absurdité du destin pourrait nous jeter dans le désespoir ou dans le fatalisme, et faute de croire en un dieu pour nous définitivement mort, nous pourrions douter même de l'univers et de l'homme. Pourtant la réponse nous est donnée par ce peuple même frappé en plein fouet qui, une semaine après le désastre, dans une terre encore jonchée de cadavres et de débris, commence à reconstruire, à lutter pour sa survie économique. La réponse nous est donnée aussi dans le mouvement de solidarité sans précédent peut être, un mouvement qui, au delà de la compassion, marque peut être une nouvelle étape dans la globalisation de la conscience.

Il est possible que le raz-de-marée du 26 décembre 2004 soit l'événement qui secoue la conscience de l'intelligentzia européenne et occidentale. La catastrophe jette une lumière crue sur la précarité de notre existence et de notre économie, elle jette aussi une lumière plus douce sur ce que peut l'homme lorsqu'il se bat et s'entraide, sans arrière pensée, espérons-le, politicienne ou économique.